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Aucun siècle ne saurait se réduire à un unique millésime qui le résumerait dans sa totalité. Pourtant, certaines années constituent de véritables charnières entre deux époques. C’est le cas de l’année 1917. Témoin des terribles souffrances humaines d’une Europe engluée dans un conflit meurtrier qui va s’étendre au monde entier, elle porte en elle les germes des révolutions qui vont dessiner les contours de ce que sera le 20e siècle.

Pour la mémoire collective, 1917 reste avant tout, une année de guerre qui marque l’enlisement d’un conflit dont on pensait naïvement à son début, qu’il se terminerait rapidement. Mais l’accumulation d’erreurs stratégiques, l’entêtement d’un commandement militaire enlisé dans ses principes, la guerre de position et d’usure, les montées à l’assaut inutiles, vont finir par avoir raison des esprits les plus patriotes. Le pacifisme gagne les cœurs et annihile l’enthousiasme initial.

Partout sur la ligne de front, se multiplient les actes de sédition et de désertion. La fatigue extrême, les ravages de deux ans et demi d’une guerre sans répit, avec pour seul horizon des paysages lunaires creusés par les tirs d’artillerie, laissent chacun seul face aux jonchées de cadavres. Tous ces morts au champ d’honneur ont érodé le moral des troupes et des populations. D’autant que la guerre a fait d’énormes progrès et qu’avec la mécanisation du processus de destruction, elle a besoin de toujours plus de chair humaine pour se nourrir.

Avec les premiers chars notamment, le progrès technique est mis au service d’une des plus grandes boucheries humaines jamais vécue. En cette année 1917, la grande guerre a franchi une étape qui va en transformer définitivement le cours. Notamment par l’entrée en guerre des États-Unis, jusqu’alors restée dans une prudente neutralité, mais désormais prête à endosser, pour les décennies à venir, avec détermination, la livrée de gendarme du monde.

Dans le même temps, un processus est enclenché. Mais on ne le sait pas encore. Partout les révoltes grondent et vont parfois, comme en Russie, se transformer en révolutions. Par étapes violentes successives, comme autant de contractions d’une grossesse collective arrivée à terme et qui ne peut plus retenir ce qui a grandi en elle. Une façon de se projeter dans un avenir dont les individus auraient enfin la maîtrise. Les peuples n’ont été que trop asservis. Ils ne veulent plus conditionner leurs existences au bon vouloir de leurs dirigeants, Tsar en Russie, généraux sur le front, politiques inconséquents ailleurs. Ils aspirent désormais à faire entendre le droit des peuples.

Partout les révoltes grondent et vont parfois, comme en Russie, se transformer en révolutions. En Europe et plus particulièrement en Russie, à travers l’emblématique révolution bolchévique, avortée en février mais pleinement réussie en octobre, mais aussi au Moyen-Orient où naissent, déjà, les premiers conflits sur fond de guerre contre l’Empire ottoman, avec la prise de Bagdad et de Jérusalem, par les troupes anglaises. Les germes du conflit israélo-palestinien sont semés en cette année 1917.

Il est des moments où les douleurs sourdes poussent un cri, comme dans le tableau si préfigurateur de Munch. Lorsque la souffrance des Hommes se fait supplice, quand les ventres sont tenaillés par la faim (« La révolution de février est née dans les queues pour le pain » selon la formule bien connue de l’historien Orlando Figes) et que la vie ne semble plus offrir de perspectives d’espoir, le peuple sait qu’il n’a plus rien à perdre. Les répressions sanglantes sont inutiles et ne font que retarder de quelques semaines ou de quelques mois l’inévitable, l’irrémédiable, l’irrépressible.

Une lame de fond s’est mise en mouvement, qui va déclencher une angoissante tectonique des plaques humaines que plus rien ne saurait arrêter au cours du 20e siècle. Seuls peut-être quelques artistes et scientifiques sauront l’accompagner. À travers, par exemple, l’apparition du premier centre anti cancer, grâce aux travaux de recherche de Marie Curie sur le radium, la science témoigne de sa capacité à se mettre au service du meilleur. Tout comme, par l’enregistrement à Chicago du premier disque de jazz ou par la réalisation du premier dessin animé, l’Homme affiche son éternelle capacité à savoir s’affranchir de la glaise du réel. Mais c’est peut-être la naissance de l’art conceptuel qui sera la plus représentative de cette année de métamorphose. C’est dans le célèbre urinoir de l’artiste Marcel Duchamp que s’écoulera ce monde devenu fou.

LE DROIT DES PEUPLES

Dans la capacité reconnue aux peuples à choisir librement leur statut politique, 1917 a été une année charnière. L’année de toutes les naissances, a ainsi engendré un principe qui n’a cessé de s’étendre, depuis lors, à travers le monde, pour en modifier les équilibres qui semblaient jusque-là immuables : le principe du droit des peuples à l’autodétermination, ou droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Même si cette idée plonge son origine dans la philosophie des Lumières à travers Jean-Jacques Rousseau notamment, c’est un des héritages de la grande guerre que d’en avoir proclamé le principe. Une autre révolution pour l’époque. Car jusqu’alors, le droit international avait pleinement assumé la « mission sacrée de civilisation et de colonisation » reconnue à l’Europe.

1917 VALAIT BIEN UNE EXPO

Elle s’est déroulée de mai à septembre 2012 au Centre Pompidou Metz. Nombre de Lorrains s’en souviennent sans doute encore. Mystérieusement intitulée 1917, c’est l’une des plus belles expositions qu’il eut jamais été proposé de découvrir dans la capitale mosellane. Pas moins de 600 œuvres étaient présentées au regard curieux des visiteurs. Comment avait-on pu envisager de magnifier une aussi terrible année ? Tout simplement parce que 1917 mêle aux atrocités des combats guerriers, une incroyable production et profusion intellectuelles. Tout à la fois, parturiente d’un monde nouveau et maïeuticienne d’un siècle qui, selon la célèbre formule de Hannah Arendt, allait produire les «  ismes » les plus délétères de l’histoire humaine. Une de ces années d’éclosion qui font le tragique mais aussi le sublime des Hommes. Lorsque la guerre et la création artistiques font rage dans un même assaut final.