De 1991 à 2001, l’ex-Yougoslavie a été le théâtre d’incessants conflits, souvent très sanglants. Au nom des nationalismes et de la défense identitaire, des centaines de milliers de personnes ont été sauvagement massacrées, des millions d’autres déplacées. La communauté internationale et notamment l’Union européenne se sont révélées bien impuissantes pour faire entendre raison aux belligérants.

par Marc Houver

Vuvokar-Yougoslavie-1991(©dr)Si ce sont souvent les mêmes territoires qui, à travers les siècles, sont la proie de la folie meurtrière des Hommes, ce n’est jamais le fruit d’une quelconque malédiction de l’Histoire. C’est toujours parce que le passé ressurgit, permettant des embrasements réguliers tout au long de la ligne du temps.

Le démembrement de l’ex-Yougoslavie à la fin du 20ème siècle, confirme cette réalité humaine. Tout d’abord, parce que le pays a été une construction artificielle, née des dépouilles de la première guerre mondiale. La Yougoslavie voit en effet le jour, en 1918, après le démantèlement de deux Empires, celui d’Autriche-Hongrie et celui de Turquie. Ensuite, parce que son architecture institutionnelle enkyste les antagonismes possibles.

En effet, avec six Républiques aux visages bien différents (la Bosnie-Herzégovine, la Croatie, la Macédoine, le Monténégro, la Serbie et la Slovénie) et deux Régions, situées en Serbie, ayant rang de provinces autonomes (le Kosovo et la Voïvodine), les ferments d’éventuelles dissensions existent, même s’ils sont circonscrits au prix d’un pouvoir fort et centralisé. Enfin, parce qu’il n’est pas simple de faire cohabiter en un même lieu différents groupes ethniques et plusieurs religions (Christianisme orthodoxe, Catholicisme et l’Islam).

C’est cette réalité aussi complexe qu’explosive qui va générer la plus grande guerre civile de la fin du 20ème siècle, puisqu’elle se soldera par 300 000 morts et quelques 4 millions de personnes déplacées.

Un choc de plus, pour un peuple déjà polytraumatisé par son histoire émaillée de massacres, pendant les deux guerres mondiales, au cours des guerres balkaniques qui les ont précédées, ou pendant l’occupation ottomane avec la notamment très célèbre « Bataille du Kosovo »(1) de 1389. Dans l’immédiat après-guerre, seuls le joug communiste et la personnalité charismatique de son leader tutélaire, le Maréchal Tito, pouvaient maintenir de la cohésion.

Mais si la Yougoslavie connait une situation économique et politique florissante à la fin des années 80, grâce notamment à la doctrine du non alignement, son essor est adossé à une poudrière. Celle des nationalismes qui ne demandent qu’à se réveiller. La chute des régimes communistes dans toute l’Europe, va en permettre l’expression. C’est dans le prétexte de la sécession de deux Républiques, celle de la Slovénie et de la Croatie, qu’elle La Yougoslavie disparaît au profit de Républiques désormais indépendantes ou autonomes. Mais à quel prix !va révéler sa puissance délétère.

Le 21 juin 1991, ces deux Républiques déclarent leur indépendance, reprochant à la Serbie sa mainmise excessive sur le gouvernement, l’armée et les finances de la Yougoslavie. La réaction contre les séparatistes ne se fait pas attendre. L’armée fédérale, majoritairement composée de Serbes, est chargée de réprimer les sécessionnistes. En Slovénie, le conflit est bref et se solde par la victoire des forces slovènes au cours d’un conflit qui entre dans la postérité sous le nom de « guerre des dix jours ».

Il n’en est pas de même en Croatie. La répression y est d’autant plus sanglante que les Serbes de Croatie font eux-mêmes sécession et annoncent la création d’un État serbe indépendant dans près d’un tiers du territoire croate qu’ils contrôlent. Tous les Croates et les non Serbes sont chassés ou cours d’une violente et meurtrière campagne de nettoyage ethnique. Tout au long du second semestre 1991, les massacres vont bon train. Les cadavres croates sont exhibés par les Serbes, comme autant de trophées, devant les caméras du monde entier, défiant la communauté internationale.

Un accord de cessez-le-feu est conclu sous l’égide l’ONU. Il entre en vigueur début 1992, mais n’empêche pas le gouvernement croate de vouloir reprendre, par les armes, le contrôle de son territoire. Devant l’avancée croate, les Serbes sont obligés de fuir au cours de l’été 1995 pour se réfugier en Bosnie-Herzégovine dans les poches contrôlées par les Serbes.

Débute alors le conflit le plus meurtrier de toutes les guerres qui ont suivi l’éclatement de la fédération yougoslave. Cette République tient, de par sa situation géographique, une place stratégique qui intéresse autant les Serbes que les Croates. Leurs dirigeants se sont rencontrés secrètement en 1991 pour en envisager, déjà, le partage, à leur profit. Les civils de toutes appartenances ethniques sont victimes de crimes atroces entre avril 1992 et novembre 1995. Des milliers de femmes bosniaques sont violées, des camps de détention sont mis en place par toutes les parties belligérantes.

L’acmé de l’horreur est atteinte au cours de l’été 1995, quand la ville de Srebrenica, pourtant « zone de sécurité » onusienne, est l’objet d’une attaque du commandant bosno-serbe Ratko Mladic. En quelques jours seulement, plus de 8000 hommes et garçons musulmans de Bosnie, sont exécutés par les forces serbes tandis que les femmes et les enfants sont forcés de quitter la ville. La communauté internationale est dépassée, l’Union européenne est incapable de réagir et ne parvient, ni à endiguer les incessants coups de forces, ni à venir en aide aux réfugiés. Les casques bleus assistent, impuissants, au drame. On a le sentiment de concessions permanentes accordées au plus fort tandis que la diplomatie ne fait qu’entériner, avec humiliation, les faits accomplis. Seule la signature des accords de paix de Dayton met fin au génocide.

Le conflit se poursuit pourtant encore, de 1998 à 1999, dans la province serbe du Kosovo. Les forces serbes bombardent massivement les villages et forcent les Albanais du Kosovo à fuir. L’OTAN est contrainte de déclencher des frappes aériennes pendant 78 jours pour faire plier le président serbe Slobodan Milosevic et le contraindre à mettre un terme à ses sanglantes persécutions contre les civils albanais du Kosovo. Ce n’est que dans les années 2000, qu’un processus électoral peut être engagé pour permettre au pays de sortir progressivement de la guerre. La Yougoslavie disparaît au profit de Républiques désormais indépendantes ou autonomes. Mais à quel prix !

(1) La bataille de Kosovo est une victoire turque qui marque l’effondrement des ambitions de la Serbie alors la principauté la plus puissante des Balkans, et l’encerclement complet par les armées ottomanes de l’Empire byzantin, dont la fin approche (source Encyclopedia Universalis).
(2) On désignait ainsi, à l’époque de la guerre froide, l’attitude d’un Etat refusant d’aligner sa politique sur celle du bloc des pays socialistes ou celle du bloc des pays capitalistes.

PORTRAITS DE CRIMINELS DE GUERRE

Les guerres de Yougoslavie ont été particulièrement sanglantes à cause du fanatisme de ses dirigeants, en particulier serbes. L’épuration ethnique a eu, dans l’ex-Yougoslavie, des serviteurs pour le moins zélés.
Les « icônes »

Slobodan Milosevic. Ce fan de Frank Sinatra, ancien apparatchik communiste est le fils d’un théologien orthodoxe rongé par la folie (il se suicide, en 1962) et d’une enseignante communiste (elle se pend en 1974). Il comprend très vite que l’Ouest ne bougerait pas en cas de conflit en Yougoslavie. C’est sur cette conviction, qu’il a encouragé l’extrémisme des minorités serbes de Bosnie et de Croatie, pour imposer, par la force, une « grande Serbie » de fait. Selon un sondage, réalisé en 2000, sur les plus grands dictateurs de tous les temps, il occupe la troisième place sur le podium, derrière Hitler et Pol Pot. Par ailleurs, il peut se targuer d’avoir été le premier ex-chef d’État à passer en jugement devant Tribunal pénal international.

Franjo Tudjman. Ex-président croate, ancien général de l’armée fédérale, est accusé de s’être partagé la Bosnie avec Milosevic. Il témoigne de son fanatisme en couvrant les crimes et massacres commis par ses troupes en Serbie et en refusant tous les accords de paix qui n’entérinaient pas la reconnaissance de « sa » République.

Les « bouchers »

Ratko Mladic. Surnommé le boucher des Balkans. Le Serbe a massacré tous ceux qui n’étaient pas orthodoxes comme lui et, notamment, les Catholiques et les Musulmans à Srebreniça. Pour lui « les frontières ont toujours été tracées dans le sang et les États bornés par des tombes ».

Tihomir Blaskic. Il est le premier Croate à comparaître devant le Tribunal pénal international pour répondre du massacre de Musulmans pendant la guerre de Bosnie. L’a-t-il fait sur ordre de son chef, Dario Kordic, vice-président des Croates de Bosnie connu pour avoir semé la terreur dans les villages bosniaques à la tête de ses commandos ?

Les « Machiavel »

Radovan Karadzic. Le Serbe surnommé « le poète fou », médecin-psychiatre de formation, a été le théoricien de la purification ethnique. Sa phrase choc se passe de commentaires : « Allons en ville pour tuer la racaille ». Son dossier d’accusation devant le Tribunal pénal international compte 1,3 millions de pages !

Biljana Plavsic. La Serbe, surnommée la Dame de fer, prouve que l’intolérance meurtrière n’a pas de sexe. Cette généticienne de formation, se revendiquant ouvertement d’extrême-droite, pensait que les Musulmans étaient « génétiquement déformés ».

Gojko Susak. Ce Croate n’a pas eu le temps d’être inquiété par la justice pénale internationale, grâce à ses amitiés avec les Américains et un cancer du poumon qui l’a emporté prématurément. Il a pourtant pratiqué le trafic d’armes en plein embargo de l’ONU.