LA CHRONIQUE DE PIERRE PELOT

Pierre PELOT ® David Ignaszewski-koboyÀ l’heure où j’écris ces lignes, de tous les horizons s’abattent en déferlantes et je ne sais combien ièmes rugissants les mots terribles qui nomment l’ouragan : RENTRÉE LITTÉRAIRE. C’est assommant. Éprouvant. Ça ravage tout sur son passage. Qu’on le veuille ou non, que l’on s’y prenne comme on voudra, on n’empêchera pas l’ouragan d’avoir en arrière goût de tornade des relents de marigots parigots du fin fond desquels se pratique, un petit doigt en l’air, la Littérature Françâaaiiise, avec une majuscule.

Et dans ses courants clairement reconnaissables malgré des allures de mine de rien, au point que c’en est caricatural, les candidats catapultés à la chasse aux Prix, les Grands Prix, Littérâaaaires comme il se doit, avec des majuscules partout. La cavalerie des décideurs, tradition oblige, ayant fait une charge du coté de Nancy et du Livre, sur la Place où il niche saisonnièrement. Fendant les rangs des écrivains trembleurs et des écrivaines en tête et chapeau claques.

Le raz de marée est de taille. Et c’est pourquoi, flottant au-dessus de la vague, sans pour autant hurler de sa sirène, il est d’autant plus remarquable qu’il ne brigue aucun de ces colifichets, verroteries et autres médailles chocolatées ou non, américain de surcroît, donc en l’occurrence innocent de la moindre mauvaise intention, j’ai nommé : Les Sables de l’Amargosa par Claire Vaye Watkins.

Ce n’est pas un roman, c’est une montagne. Ce n’est pas un roman de pages et de papier, c’est un voyage, une expédition. Rien à voir avec une croisière ni quelque balade organisée que ce soit, avec guides au service de madame, boissons fraîches à tous les étages. C’est un embarquement féroce et forcené pour une vague de folie imminente — prenez garde !

D’aucuns, que je renifle d’ores et déjà, dont je vois d’ici pointer le museau vous parleront de science fiction et ravis d’avoir pu coller leur étiquette vous en feront l’exégèse adaptée au quart de poil, avec le langage de bord. Alors que non. D’ailleurs, l’éditeur ne s’est pas fourvoyé dans ce classement facile. Nulle part quelque étiquette que ce soit, quelque tampon pour identifier l’appartenance de la chose à la restrictive catégorie.

C’est une histoire qui rampe à nos portes. Qui tourne dans nos caniveaux, aux périphéries de nos villes, aux lisières de nos endormissements, pas même de nos rêves, à pas de loups vers nos cauchemars. Elle se situe en Californie. C’est là qu’elle rôde et se déploie et grandit et dévore. Le mot n’est pas trop fort. Dévorer. Là-bas, pour l’heure, une terrifiante sécheresse a fait du pays le dernier creuset de la vie quand elle est devenue prisonnière de son propre tombeau. Sécheresse. L’eau morte, le désert mutant formidablement monstrueux. Qui avance.

Comme avance la haute montagne de sables, la démesurée chaîne de montagnes de sables — la vie qui reste en vie : le sable. Qui avance et qui rampe et se traîne et roule et broie tout.

C’est une histoire qui rampe à nos portes.Devant le flux, encore des hommes, encore des femmes, étranges survivants dont certains s’obstinent à croire et espérer un avenir qui ne soit pas celui de l’enfouissement. Qui avance, la marée folle, incommensurable et lente, et qui lamine. Qui porte en elle, aussi, depuis le temps, tellement de temps, d’étranges faunes et d’étranges flores issues des cendres et des sécheresses.

À la surface de ce raz de marée tari de sel et de silice et autres saloperies diverses, passe l’histoire de Luz, qui fut mannequin jadis, pourtant pas de beauté classique, jadis quand c’était à peine hier, quand la folie n’en était qu’à ses prémices. Luz et Ray, déserteur d’une guerre éternelle hors le sables et pourtant enfouie, indéracinable.

Passe leur histoire quand ils rencontrent cette enfant, cette fillette encore plus bizarre qu’eux, qui d’une bande de pillards errants leur tombe dans les bras, sur qui ils vont les refermer. Et l’enlever. Et s’enfuir vers l’Est où dit-on un fou visionnaire, sourcier magique, tresse les liens d’une communauté malade d’espoir.

C’est écrit comme on pleure, comme on hurle de douleur et de rire. Si on sait encore rire. La douleur on l’apprend. C’est écrit comme on s’ébroue, pour éjecter les scories de toutes sortes de nos pelages mal ou trop bien peignés. C’est écrit pour qu’on se ressente vivre.

Ce n’est pas un livre, pas une histoire, comme les livres et les histoires en comptent beaucoup. C’est aujourd’hui, ici, sous un déguisement d’ailleurs et de plus tard. Courez, courez, courez vite aux remparts, pour voir avancer la dépouille hurleuse et silencieuse de la terre monstrueuse que vous avez assassinée !

Les sables de l’Amargosa de Claire Vaye Watkins – Terres d’Amérique
Éd. Albin Michel / 416 pages. Août 2017 / 23,50 €