Duteurtre

Benoït Duteurtre (© Illustration : Philippe Lorin)

« Nous sommes dans une époque obsédée par le changement et la fuite en avant ». L’écrivain Benoît Duteurtre, qui vit entre les Vosges, la Normandie et Paris, fait le constat, mêlé de peine et de panache, d’un monde fou et trahissant son essentiel. Arrière-petit-fils du président Coty, il incarne une nostalgie lumineuse, nourrie de ces petits rien qui font les grands plaisirs : un voyage en train, une vache au loin, une rivière qui se la coule douce…

On se fait une fausse idée des nostalgiques. Voyez Benoît Duteurtre ! Ringard, réac’, mélancolique, passéiste, ces mots viennent et reviennent sur son compte, obsédés eux aussi. Disons qu’il l’a cherché et, mieux que d’en rire, il en a fait un peu sa marque de fabrique. Il serait pourtant idiot, malheureux, bien trop facile de l’étiqueter ainsi, de le réduire à l’écrivain des regrets. Il est davantage. Il rumine en homme heureux, chaleureux, drôle et passionné. Il râle contre les chalets moches qui dévisagent le paysage et s’émerveille de ce que lui chante le ruisseau qui passe sans demander son reste.

La petite rivière coule sous la maison familiale du Valtin (88), l’une des petites qui font la grande, la Meurthe, la mère de cette vallée vosgienne qui a façonné en partie Benoît Duteurtre. Comprendre ce Valtin, et Le grand Valtin voisin, c’est un peu comprendre Benoît Duteurtre. Né près du Havre, où il a vécu pendant son enfance, il était Vosgien le temps des vacances, au Grand Valtin, siège de l’autre branche familiale (dont les racines sont du côté de Saint-Stail et Grandrupt, près de Senones). « Dans la vallée de Straiture [NDLA : entre le Grand Valtin et Fraize], c’est là que je commençais à pleurer quand on repartait au Havre, c’était un déchirement. Les Vosges, c’est une ambiance liée à mon enfance, c’était la forêt, la découverte, c’était le paradis. Les Vosges, c’est l’odeur du bois, le bruit des torrents, les petites fougères anisées… Dès que j’arrive, j’en prends une poignée. Aujourd’hui encore, j’ai toujours un pincement au cœur quand je quitte les Vosges ».

« Ma grand-mère, fille de René Coty, a épousé un gaulliste. Pour mon grand-père, de Gaulle était un demi-dieu. Nous avons grandi avec cette page de l’imaginaire familial, avec René Coty, mais aussi dans le culte du Général ». Il raconte l’Auberge de la clanche d’or, au Grand Valtin, pas loin de la ferme de ses grands-parents : « C’est à côté de chez Madame Thomas où on allait chercher le lait ». La même auberge qui a accueilli Albert Camus pendant un été, venu écrire en terre vosgienne (un journaliste de La Liberté de L’Est a rapporté, il y a quelques années, quelques morceaux de cette anecdote historique, notamment quand « Camus descendait à Saint-Dié à bord d’une vieille Citroën »). Tout près de chez Madame Thomas, c’est une vie de Benoît Duteurtre qui se balade.

Ses souvenirs vivent et irriguent ses sentiments et son idée de la vie. Si elle est faite de choses simples, elle a aussi la fière allure d’un grand roman, avec pour invités de marque René Coty et Charles de Gaulle. Le premier, président de la République de 1954 à 1959, était l’arrière-grand-père de Benoît Duteurtre. « Ma grand-mère, fille de René Coty, a épousé un gaulliste. Pour mon grand-père, de Gaulle était un demi-dieu. Nous avons grandi avec cette page de l’imaginaire familial, avec René Coty, mais aussi dans le culte du général. Sur la route des vacances, nous nous arrêtions souvent à Colombey ». Benoît Duteurtre a conservé son côté gaulliste, particulièrement à travers son refus d’une « Europe américaine ». « Je me sens d’ailleurs plus proche de Mélenchon que de Macron ».

Plus largement, l’écrivain déplore « une époque obsédée par le changement et la fuite en avant ». Il dénonce « l’idéologie du modernisme », vainqueur par petites touches, comme « les paysages se dégradent par l’accumulation de détails ». Des paysages vaincus par l’oubli, la paresse, la religion du copié-collé. Un écrivain qu’on aime, qu’on cite, qu’on aime citer, au style simple et splendide à la fois. Il est un génie de la banalité. Amateur de « penseurs simples, comme Alain »Dans ses coups de gueule – toujours simples et élégants, comme l’est sa plume, comme l’est le bonhomme aussi – Duteurtre cite la société d’hyper transparence et l’assimile à « un piège, où tout s’exhibe et tout se montre ». Il aime le contraire, « l’ombre, le secret, les choses cachées », et donc Paris aussi, où il vit un bout de sa « double vie » tantôt faite de capitale, tantôt de campagne. Son Paris n’est pas celui « du bobo et du vélo », ni celui des mondanités où l’obsession de l’air pur finit par polluer les têtes. Son Paris est imparfait.

Benoît Duteurtre est devenu une tête d’affiche dans le monde de la littérature, un écrivain qu’on aime, qu’on cite, qu’on aime citer, au style simple et splendide à la fois. Il est un génie de la banalité. Amateur de « penseurs simples, comme Alain », il prend le vent comme il vient, n’emberlificote rien, s’embarrasse peu de rubans, il regarde, il écoute, il tâte, il sent, il raconte des histoires de gens, de vaches, de trottoirs, de buffets de gare et de pieds dans l’eau. Les cures régulières, de Vosges et de Normandie, ont aussi construit son talent.

Dans la maison du Valtin, il vient tous les hivers, pour retravailler des premiers écrits jetés sur le papier à Étretat, entre bains de mer et rencontres amicales. Et même quand il vit le « moment de grâce » du premier jet facile – comme pour La petite fille et la cigarette écrit en quinze jours – il ne loupe pas les Vosges et sa neige de janvier. Pour rien au monde, il ne les louperait, et surtout pas pour ce monde là.

Le dernier livre de Benoît Duteurtre est paru en mars dernier
Pourquoi je préfère rester chez moi, chez Fayard.


VACHEMENT BIEN

Benoît Duteurtre est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages, romans, essais et nouvelles, et fut primé plusieurs fois (dont le prix de la nouvelle de l’Académie française et le prix Médicis). Il est un ancien journaliste (dont à Playboy et à La Vie… délicieux duo!) et ancien manutentionnaire au BHV. Il est aujourd’hui producteur et animateur d’émissions, à France Musique, membre du comité de lecture de la maison Denoël, critique musical, créateur, pianiste, chroniqueur au Figaro et à Marianne, et, un jour, signataire du « manifeste des 343 salauds » (qui s’opposait à la pénalisation des clients de prostituées) avec Beigbeder, Bedos fils ou Zemmour.

Ses vies d’avant et de pendant font un homme étonnant, difficilement classable, assez déroutant en somme : simple et complexe en même temps, mélancolique, attaché aux racines, admirateur du progrès quand il ne détruit pas. Yann Moix, qui adore dézinguer, l’adore. « Votre névrose – disait une fois Moix à Duteurtre – ce n’est pas le passé, mais ce qui, dans le présent, subsiste du passé. Ce n’est pas le temps perdu, ni retrouvé, mais le temps enfoui. Cette belle époque qu’on lit encore, qu’on devine un peu (de moins en moins) à travers les rues, les briques, les monuments (…) Vous vous réfugiez à la campagne ou au Balajo, ces lieux où le XXIe siècle ne veut rien dire ».

Aller à contre-courant, Benoît Duteurtre aime ou n’aime pas, peu importe. Il y va, il y est, et même très bien, comme un poisson dans l’eau, comme une vache dans le pré. Un vrai de vrai pré, s’il vous plaît, avec des pâquerettes et, au loin, le bus des gamins de la colo qui pétarade dans la côte. Parler de Duteurtre sans parler de vaches serait une faute de goût. À lire absolument : À propos des vaches. C’est son second livre (1987), complété et réédité récemment en format poche… idéal donc pour une lecture sur un banc. Mais un bon banc, digne de nos fessiers français, un vieux truc à la Brassens.