(© Vianney Huguenot)
Le 16 octobre 1984, il fut l’un des deux premiers journalistes présents à Lépanges-sur-Vologne, épicentre d’une des grandes énigmes judiciaires françaises, « l’affaire Grégory ». Rencontre avec Gérard Charton, journaliste tout-terrain, spécimen en voie de disparition.

Imaginez Gabin interprétant Albert Londres. Voilà un aperçu de Gérard Charton, un gamin des faubourgs, élevé aujourd’hui au rang de référence dans la profession de journaliste enquêteur. Gérard Charton : « A onze ans, je ne savais ni lire, ni écrire. J’ai été pris en charge par Mme Mathis, institutrice à Saint-Michel-sur-Meurthe, elle avait 70 élèves dans sa classe. Quelques années plus tard, je terminais premier de l’arrondissement au Certificat d’études. Et puis je suis parti à l’usine… ».

On est au milieu des années soixante, Gérard Charton entre chez Rielle, une menuiserie industrielle de Saint-Dié. « J’étais déjà pigiste sportif et lorsque ma boîte a fermé, dès le lendemain, je suis entré à La Liberté de l’Est ». Journaliste professionnel en 1984, il est plus tard correspondant de l’AFP et chef d’agence de La Liberté de l’Est.

Avant sa retraite, cousue de fils de pêche et de brocantes, il a vécu de l’intérieur ce temps où on prenait le temps, « où on pouvait faire de l’enquête », un temps « plus Rouletabille », dixit Olivier Lederlé, journaliste à La Liberté de l’Est puis directeur des agences au Républicain Lorrain, aujourd’hui directeur général adjoint de Metz Métropole. Olivier Lederlé : « Les élèves des écoles de journalisme sont aujourd’hui peu attirés par l’info de proximité, celle du localier. Gérard était un vrai localier, un pur et dur, humain et proche des gens ».

Christophe Perrin, ancien journaliste à « la Lib », désormais Chargé de communication dans un grand centre de recherche : « Je sortais de l’université et c’est Gérard Charton qui m’a pris sous son aile, m’inculquant la rigueur et les valeurs du métier. Il est un enquêteur hors-pair, il est surtout un maître ès vie, un modèle de réussite et d’humanité, y compris pour la nouvelle génération de journalistes, confrontée à des contraintes nouvelles et différentes des nôtres ».

Sa fonction de localier fera de Gérard Charton un journaliste tout-terrain, avec quelques domaines de prédilection dont le fait-divers. La plus importante affaire qu’il traitera occupe toujours magistrats et manchettes, trente-trois ans après les faits. Des centaines de journalistes, des milliers de reportages ont tenté de cerner des vérités inaccessibles. Un des premiers mystères de cette « affaire Grégory » est l’origine de son barouf médiatique. Gérard Charton : « Le 16 octobre 1984, vers 19 heures, on est prévenu par les grandes oreilles [NDLA : le scanner avec lequel les journalistes écoutaient les gendarmes] qu’un enfant a disparu. Olivier Lederlé, le photographe Patrick Gless et moi sommes les premiers sur les lieux ». Olivier Lederlé : « Au début, l’enfant n’est pas déclaré mort, il est officiellement disparu. J’ai même participé aux recherches ».

Vers 21h15, les pompiers découvrent le corps de Grégory Villemin dans la Vologne. Inoubliable scène, immortalisée par une photo de Patrick Gless. Un autre cliché, celui du visage de l’enfant, fera le tour du monde. Gérard Charton : « Dès que nous avons appris les faits, le rédacteur en chef a décidé de bloquer les rotos jusqu’à 1h30 du matin, mais il nous fallait une photo de l’enfant. Avec Olivier, on a eu l’idée d’appeler la directrice de l’école pour récupérer la photo scotchée sur son porte-manteau », des moments qui font aussi le métier de journaliste.

Plus émouvant et dur, l’instant où le père du garçon vient reconnaître le corps. Gérard Charton : « C’était chez les pompiers de Docelles. La porte s’entrouvre, je vois le gamin à même le sol, puis son père qui passe ses nerfs sur la 4L des gendarmes, c’était un moment terrible. Je suis impressionné mais le professionnel reprend le dessus très vite ».

De cette affaire hors-normes, Gérard Charton et Olivier Lederlé en parlent aujourd’hui avec la certitude d’un immense gâchis. « Il y a eu beaucoup trop d’affect dans cette affaire », résume Olivier Lederlé. Pour Gérard Charton, « c’est une faillite collective. L’enquête a été un fiasco, les avocats étaient des managers plus que des conseils et la presse à scandale venait avec des liasses de billets de 500 francs pour appâter le paysan du coin. Il y a eu des débordements partout ». Une leçon de journalisme en grand format. Plus sûrement, une leçon de vie.