(Illustration : Philippe Lorin)
Barbara Dessin-Philippe-LorinVingt ans après sa mort, Barbara n’a jamais semblé aussi vivante. Parmi les nombreux hommages qui lui sont consacrés, le livre Chez Barbara, la dame brune (Ed. du Rocher) dresse un portrait impressionniste et sensible de cette icône fragile et passionnée qui aura tout donné pour la chanson et son public, « son ultime amour ».

Sobre, comme pouvait l’être un spectacle de Barbara, qui déjouait le show-business à la seule force de ses cordes vocales. L’ouvrage Chez Barbara, la dame brune, écrit par Alain Vircondelet et illustré par Philippe Lorin, dresse un portrait tout en sensibilité et en ressenti de cette artiste rimbaldienne profondément humaine et empathique.

Une oblative percluse de tendresse pour les plus démunis, qui n’hésitera pas à s’investir auprès des sidéens à la fin des années 80, allant jusqu’à leur donner son numéro de téléphone. « Elle était devenue comme une petite sainte à l’écoute des malades », souligne celui qui a failli écrire ses mémoires durant cette même décennie.

Cette compassion qui l’animait était si forte qu’elle continuera à aimer son père en dépit des années d’inceste, un mot qu’elle se refusera toujours à prononcer et qui constitue la chair de l’Aigle noir, une des chansons royales de son répertoire.

Dans ce livre impressionniste traversé par l’enfance (à Saint-Marcellin notamment) et ses odeurs chargées de souvenirs – comme celle de la craie sur le tableau noir à Marseille, ou « des grandes tartines arrosées d’huile et d’olive et frottées à l’ail » – on découvre une artiste viscéralement attachée à la chanson (« une déflagration violente qui s’empare de son corps ») comme à son rocking-chair, elle qui se rêvait pianiste. Elle s’y consacrera corps et âme après avoir entendu chanter Edith Piaf à L’ABC, un célèbre music-hall parisien. Une révélation. Ce jour-là, « elle reste collée à son siège ». « Sa voix m’avait fait pleurer les yeux et le cœur », confiera l’interprète de Göttingen. L’Écluse, petit cabaret de la rue des Grands-Augustins à Paris, où elle finira par devenir la vedette, renforcera son allégeance à cet art. « La première maison que j’ai trouvée. Il y avait là un cœur qui battait, une famille qui m’a accueillie. C’est ici que j’ai commencé à respirer. »

Cette icône de la chanson française au corps de liane se présentait à chacune de ses représentations « dans sa nudité totale ».Le public sera son autre quête, « son ultime amour », écrit l’auteur. Celle qui n’a jamais connu les joies d’être mère, et se montrera incapable de s’engager dans une relation sentimentale durable, se réfugiera dans l’amour de ses fans. « Elle ne pensait qu’à ça, c’était son projet intérieur, sa substance, son feu », glisse Alain Vircondelet.

Un feu qui consumera l’énergie de cette femme fragile portée par le mouvement, comme le fut son enfance, faite d’errances familiales, « trimballée de villes en villages » à une époque où son statut de Juive impliquait la prudence devant la menace nazi. « Elle n’a cessé dans sa vie de faire des tournées, toujours une valise à la main. La peur de se poser, comme si elle craignait d’être prise par d’autres Allemands. Elle n’a jamais quitté cette angoisse, même si à la fin de sa vie elle trouvera un havre de paix dans sa maison de Précy-sur-Marne », observe l’écrivain. Et d’ajouter : « C’était un personnage qui était toujours sur la branche. »

Un personnage complexe et ambigu qui doit sans doute son succès à la sincérité qui émanait de sa frêle silhouette. Pour Alain Vircondelet, qui dit avoir écrit Chez Barbara, la dame brune « du bout des lèvres et du bout du cœur, le mien et le sien », cette icône de la chanson française au corps de liane se présentait à chacune de ses représentations « dans sa nudité totale », ce qui la différencie selon lui de Juliette Gréco, autre figure du patrimoine musical hexagonal, dont le répertoire « sophistiqué et affecté » interdit cette communion affective. 

« Il y a au contraire chez Barbara un abandon à l’émotion, et cette émotion touche l’autre, elle n’est pas égocentrique. » Le spécialiste de Marguerite Duras peut en témoigner : « Quand on assistait à un de ses concerts, c’était comme assister à une cérémonie religieuse, c’était sacré. Rien que d’en parler, j’en ai la chair de poule… »

Chez Barbara, la dame brune aux Éditions du Rocher