(Illustration : Philippe Lorin)

Entrons dans la grande histoire de la Vosgienne Julie-Victoire Daubié… avec un crochet, en guise d’apéritif, dans la petite histoire des listes et CV des personnalités célèbres. Un préliminaire éclairant, qui accouche d’une question : l’histoire et ceux qui la mettent en pot sont-ils machos ? Allez savoir. On en déduira, ici ou là, que la problématique ainsi mise sur le tapis est sous influence du mois de mars et de sa huitième journée. Celle des droits des femmes.

Dans les panthéons vosgiens – bâtis par Wikipédia, la Préfecture des Vosges ou quelques associations et collectivités – la présence des femmes semble assez conforme à la réalité. Appuyons fort, en ce féminin mois de mars, sur le « assez ». D’autant que Jeanne d’Arc, N°1 des Vosgiens célèbres et mondialement connue, fausse la donne. Considérons tout de même que deux femmes sont injustement reléguées en milieu de tableau – elles devraient trôner avec Maurice Barrès, Jules Ferry, Claude Gelée : l’actrice et poétesse Emmanuelle Riva, native de Cheniménil, et Julie-Victoire Daubié. L’inégalité de traitement réside aussi dans la préface qui chapeaute généralement le parcours de cette dernière : lapidaire « Julie-Victoire Daubié, première femme bachelière de France ».

Pour les détails et les délices de l’itinéraire de la native de Bains-les-Bains, je vous renvoie à l’excellent livre du romancier et scénariste Gilles Laporte, « Le roman de Julie-Victoire Daubié », préfacé par Jean-Louis Debré. Pour la synthèse du pedigree, je vous propose ces quelques lignes. Elle fut en effet la première bachelière de France, en 1861. Il semblerait que la jeune diplômée dut longtemps, bien plus longtemps que les mâles, attendre son certificat. C’est que le ministre de l’Instruction Publique, Gustave Rouland, refusait de signer le titre de la demoiselle au prétexte que cela « ridiculiserait le ministère de l’Instruction Publique ». Si nous n’étions pas en mars et si proche du 8, nous passerions l’éponge sur cette faute et ce manque de courage tant il fut un ministre plutôt ouvert et constructif. Entre autres faits d’armes, Rouland est signalé comme l’inventeur des bibliothèques scolaires.

Bien plus que d’ouvrir la voie du bachot aux femmes, Julie-Victoire Daubié marque son époque à la plume. Elle est journaliste et essayiste. Elle est féministe et humaniste, une pétroleuse avec un silencieux, calme et sérieuse, tout autant qu’active et déterminée. « Elle n’était pas une impertinente donneuse de leçons », écrit Gilles Laporte. Mais elle se mêle de ce qui ne la regarde pas : la condition ouvrière, le contrat de mariage, la formation des maîtres… « Elle a dénoncé toutes les injustices, condamné l’appropriation par quelques-uns des fruits du travail de tous, rejeté le mariage décidé par les chefs de famille pour la dot que pouvait apporter la future épouse (elle avait baptisé ce piège souvent sordide pour la femme : « une bonne affaire commerciale »), exigé un contrôle sérieux des compétences des enseignants et leur formation au métier… », souligne aussi Gilles Laporte.

Les raccourcis de l’histoire la présentent parfois comme issue du monde ouvrier, défendant donc sa classe. La réalité est autre. La famille Daubié est de la petite bourgeoisie, son père est Caissier de la Manufacture Royale de Bains-les-Bains, une ferblanterie construite en 1733. C’est là que naît Julie-Victoire, le 26 mars 1824. C’est là, plus tard, qu’elle perçoit la condition ouvrière (ils sont 5 à 600 ouvriers à habiter et travailler près d’elle).

Une visite de ce site – ou un séjour puisqu’il fait aussi gîte et chambres d’hôtes – est un incontournable. Intelligemment mis en valeur par ses propriétaires, Martine et François Cornevaux, il restitue une vérité historique. Il ouvre une porte, centrale, sur la ligne de départ d’un itinéraire hors du commun. Exceptionnelle Julie-Victoire Daubié et pourtant « longtemps oubliée – constate Gilles Laporte – poussée hors des sentiers de l’Histoire par des hommes qui ne souffraient pas de voir une femme pénétrer dans l’univers qu’ils s’étaient approprié ».