(© Vianney Huguenot)
Non seulement, elle a du talent – et sans doute même du génie – mais elle est simple, drôle, bienveillante. La plasticienne-scénographe Brigitte Bourdon est en résidence d’artiste à Thaon-les-Vosges. Dans cette petite ville de la « Spinalie », avec ses cousines et une poignée de partenaires privés et publics, elle allume une nouvelle révolution du textile.

On pourrait ouvrir un atelier d’écriture spécifique autour des jeux de mots avec la couture, le tissu, le papier, l’écriture et tous leurs cousins du dico. Un jeu délicieux. Pour le choix du titre, l’affaire semblait cousue de fil blanc, j’étais à deux doigts de craquer pour À l’encre de fil, ou Cousu de fil rouge. L’histoire d’amour de Brigitte Bourdon se balade dans les matières, le textile, le papier, le fil, et dans l’écriture Jusqu’à ce que je trouve bien mieux, dans la page qui est consacrée à Brigitte Bourdon dans le livre de Sabine Lesur, Vosges, une terre de papier (1). Brigitte Bourdon raconte cette rencontre avec un gamin qui la voit devant sa vieille Elna et questionne : « C’est ta machine à écoudrir ? » Une « machine à écoudrir », à coudre, à écrire, à découvrir, à vivre. À réveiller les mémoires. Et réveiller la mémoire du textile dans les Vosges, ce n’est pas que s’offrir une bouffée de nostalgie, c’est d’abord s’ouvrir l’idée d’en découdre avec une chimère. C’est comme revenir pêcher la sardine à Douarnenez ou relire Victor Hugo sur la terrasse d’un café parigot. Le textile et les Vosges, c’est une histoire d’amour qui se tisse, et se détend, et se retisse sans cesse. Et qui dure, contrairement à ce que beaucoup pensent. L’histoire d’amour de Brigitte Bourdon se balade dans les matières, le textile, le papier, le fil, et dans l’écriture : « J’ai abouti à une sorte de raccourci entre : l’écriture, qui raconte, qui narre, la poésie, le langage ; la mémoire, l’histoire de notre histoire, l’idée qu’on se fait de l’histoire, petite ou grande, peu importe ; et le temps, le travail, l’usure, la rature, la trace, les techniques. Avec peu de moyens, de la pâte à papier, du tissu, du fil, une aiguille. Je mets en forme ma page blanche, je la fabrique, elle n’est pas droite, plate, régulière, elle existe déjà, en elle-même, elle vit, elle vibre. Elle emprisonne déjà des fils, une trame qui rejaillira au moment voulu. Ensuite les mots s’alignent… »
Diplômée de l’école des Beaux-Arts de Caen, Brigitte Bourdon s’est vite « piquée au jeu de l’écriture ». Avec ses papiers, ses tissus, son stylo, sa mémoire, ses rencontres, elle crée. Elle travaille notamment pour le spectacle vivant, avec des réalisations de décors et costumes pour le théâtre, l’opéra et la danse. Elle expose aussi beaucoup, dans des musées et galeries d’art, à Angoulême, Honfleur, Luxembourg, Stuttgart ou Épinal. Elle évolue dans un monde artistique qui se soucie d’unir le fond et la forme : « Pour rendre plus présent ce que chaque mot raconte, chaque phrase exprime, je me suis posé la question de la forme de l’écriture. Il me semblait alors que plus la forme ressemblerait au fond, plus la lecture en serait facilitée. » À Thaon-les-Vosges, sa résidence artistique et son projet – artistique et social – ont été baptisés de cette accroche qui interpelle et amuse, qui finalement résume tout : « L’incroyable conjugaison du verbe coudre ». L’opération vosgienne puise évidemment dans la démarche initiale de l’artiste – l’alliance du tissu et du verbe – mais elle est peut-être plus colorée encore. Car en travaillant sur une tradition textile – presque une valeur intrinsèque au département des Vosges – et avec des intervenants aussi nombreux que divers, Brigitte Bourdon triple l’épaisseur du fil. Elle relie et fait se croiser des époques, des générations, des lieux et des gens éparpillés. Elle patchworke. Elle rassemble des gens aux parcours différents, comme on mélange des couleurs. Elle relie et fait se croiser des époques, des générations, des lieux et des gens éparpillés.Ces gens, ce sont les cousines. Il y a « les grandes cousines », les formatrices, au nombre de 200, que Brigitte forme et accompagne. « Les grandes cousines coordonnent un groupe de personnes, cousins ou cousines, participant à l’action » Elles sont animatrices en maisons de retraite ou centres sociaux, conseillères, bénévoles, militantes associatives, et représentent plusieurs centaines de structures, institutionnelles ou associatives, à travers le département. Toutes se retrouvent régulièrement dans l’atelier de Brigitte Bourdon, avec plusieurs projets qui les mobiliseront jusqu’à la fin de 2016 : « Les paravents de la dernière chance », « le grand abécédaire en bas-relief en plusieurs tomes ; chaque page est constituée d’une matière textile, d’un vêtement plié qui raconte, une époque, une saison, un âge, une technique, une couture… », « le voyage de Miss Curiosity couture » ou encore « les boîtes à ouvr’âge »… Vous vous souvenez ? Ces formidables boîtes à couture en bois, perchées sur quatre pattes, se dépliant pour s’ouvrir sur une réserve d’outils, de fils, de bobines, de bazar, de trésors. L’équipe de Brigitte leur redonne vie. Et, du coup, du baume au cœur à nos grand-mères qui en ont fabriqué, du souvenir, dans ces boites aux airs de bestioles. Et ce n’est pas fini. Le souvenir a de l’avenir.

(1) Vosges, une terre de papier, Éd. Serpenoise, 2013, par Sabine Lesur, avec des illustrations de Clair Arthur et des photographies de Christophe Voegele.


UNE PREMIÈRE EN FRANCE

La résidence d’artiste de Brigitte Bourdon et l’opération-phare, « l’incroyable conjugaison du verbe coudre », sont étalées sur deux années, 2015 et 2016. L’année 2015 a démarré sur la formation des grandes cousines et s’est poursuivie sur des immersions dans le département, « nous cousons sur tout le territoire ». Le 7 octobre marque le début d’une sorte de premier bilan de la résidence artistique, avec l’ouverture d’une grande exposition, « Calendarium perpetuum » au musée départemental d’art ancien et contemporain, à Épinal (visible jusqu’au 4 janvier 2016). À découvrir notamment six grandes toiles majeures de 2m 70 sur 2 mètres « relatant l’Histoire, jour après jour, des Saintes femmes tout au long d’une année. » « C’est la première fois en France que le travail de cette artiste-plasticienne textile est présenté dans son intégralité. De plus, Brigitte Bourdon propose un parcours qui confronte son travail à des œuvres choisies du musée. Trente œuvres majeures de l’artiste sont présentées en regard des toiles » souligne-t-on au Conseil départemental des Vosges, partenaire central de cette résidence d’artiste. Parmi les autres partenaires, on trouve la société DMC – la célèbre entreprise textile alsacienne, fondée à Mulhouse au XVIIIème siècle – la caisse de retraite CARSAT et, bien sûr, la mairie de Thaon-les-Vosges. « Le maire, Dominique Momon, et son équipe nous ont vraiment beaucoup aidés », souligne Brigitte Bourdon et Maryse Lallement, du pôle Développement des Solidarités au Conseil départemental des Vosges. La mairie de Thaon-les-Vosges a mis à la disposition de la grande famille des cousines un espace, à côté de l’église, dans la Nouvelle arche des Bernadettes. Il se situe aux numéros 1 et 3 de la rue de Lorraine et vous y serez les bienvenus. Si vous n’y trouviez personne – l’artiste n’y est pas en permanence – faites donc un saut à l’étage en-dessous, entrez à « L’Atelier », un lieu tout aussi accueillant, surprenant, délicieux, piloté par deux femmes, deux Marie. On y fait salon de thé, atelier de couture, dépôt-vente de fringues. Retour au premier étage, chez Brigitte Bourdon, où 2016 s’annonce chargée aussi, avec, pour commencer, l’installation «  du cabinet de curiosité cousu de fil blanc et rouge », puis un festival de Colport’âge avec pour thème principal une nouvelle histoire de mots et de conjugaison : « Nous avons cousu, nous allons vous montrer ». C’est du passé composé, ça ? Conjugué au plus-que-parfait en tout cas.

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