(© Illustration : Philippe Lorin)

31 mars 2017, coup de tonnerre dans le ciel syndical, la CFDT pique la place de la CGT et devient premier syndicat de France dans le privé. Ce jour là, à la CFDT, on pense beaucoup à François Chérèque. Le Lorrain, secrétaire général de la CFDT de 2002 à 2012, est décédé quelques semaines plus tôt. Il fut l’un des acteurs de cette victoire acquise lentement, en partie sur sa vision d’un syndicalisme réformiste et concret. « François Chérèque voulait que la CFDT regagne une légitimité auprès des salariés et qu’elle soit au service des équipes dans les boîtes ». Ce résumé est celui de Philippe Antoine, secrétaire confédéral, qui a travaillé auprès de Nicole Notat, François Chérèque, Laurent Berger et leurs secrétaires nationaux. 

« Le 31 mars, quand les résultats sont tombés, on a tous pensé à lui. Il voulait une CFDT beaucoup plus proche, décomplexée, qui assume ses positions réformistes. En fait, l’épreuve de 2003 nous a beaucoup renforcés », dit Jean-Louis Malys, ancien secrétaire général de la CFDT de Lorraine, secrétaire national de 2006 à 2016, il fut notamment le « Monsieur Retraites » de la CFDT. 2003, dont parle Jean-Louis Malys, est une année de crise à la CFDT. Chérèque vient de prendre la tête des Cédétistes, Raffarin est à Matignon, Fillon au ministère des Affaires sociales, le dossier des retraites sur la table et les banderoles dans la rue.

Après avoir signifié à Fillon que « le compte n’y est pas », Chérèque rencontre Raffarin et sort de son bureau avec un « compromis acceptable ». Il a des billes et des garanties en poche, mais l’explication avec la base est un baptême du feu pour le nouveau patron de la CFDT, les noms d’oiseau fusent, les militants, par milliers, claquent la porte, allant à la CGT, à SUD, à la pêche.

« C’était un mec foncièrement proche des gens, qui avait la justice sociale chevillée au corps. Mais il n’était pas enfermé dans des certitudes. »Jean-Louis Malys : « J’en ai beaucoup parlé avec François et il était traversé par des sentiments différents, presque ambivalents. Une vraie fierté, d’abord, par exemple sur le fait que les fonctionnaires cotisent sur la même durée que les gens du privé. Il avait par ailleurs obtenu des garanties sur le dispositif des carrières longues et il a posé les premiers jalons sur le dossier pénibilité. Il y avait aussi des regrets, celui de voir des gens partir, celui de s’être trop longtemps laissé entraîner par une unité avec la CGT et FO, alors qu’on était réellement divergents. Il reconnaissait aussi des erreurs de communication. C’est paradoxal mais cette hémorragie de militants a eu un effet bénéfique. C’était la fin d’une logique d’affrontement interne ».

Ce sont les militants les plus à gauche qui s’en vont, permettant à la CFDT de clarifier sa position, de concrétiser le réformisme à la Notat-Chérèque-Berger et de dessiner certainement les premiers contours de la victoire de mars 2017. Et si 2003, contrairement à ce qu’on a beaucoup écrit, n’était pas une bourde mais simplement le style Chérèque qui s’imposait. Un style fait d’une pensée claire – pas toujours bien servie par un verbe un peu gauche –, un style qui plaît et contribuera à le faire réélire largement aux congrès de 2006 et 2010.

Philippe Antoine : « C’était un mec foncièrement proche des gens, qui avait la justice sociale chevillée au corps. Mais il n’était pas enfermé dans des certitudes. Il avait un fil conducteur de son action – ne pas laisser s’installer les incompréhensions – et toujours cette question : de quoi ont besoin les salariés ? La conviction, la rigueur, l’écoute, ces mots le résument bien ». « Il était très rigoureux, d’une rigueur morale exigeante pour lui et pour les autres – dit Jean-Louis Malys – très franc et, derrière le côté ours, très attentif aux autres. Il avait une empathie naturelle et une grande humanité. »

De la vie privée de François Chérèque, on sait peu de choses, tout juste qu’il a passé son enfance à Pompey, là où son père Jacques, autre grande figure de la CFDT, fut sidérurgiste ; qu’il était passionné de rugby et de randonnée. De sa personnalité, on connaît l’humaniste, parfois colérique et bougon. Mais on ne sait pas ce qu’on dira demain de lui, de son bilan, de la trace qu’il laisse. Certainement qu’il fut un grand nom du syndicalisme réformiste. Et même, dans ce pays qui aime encore tant négocier à coups de grèves, qu’il fut un révolutionnaire de la réforme.