Vadim Korniloff (© DR)

Le Libre penseur en situation (© DR)

Autodidacte sous influence renouvelant en permanence des figures récurrentes, admirateur des grands maîtres tout en s’ouvrant à l’art contemporain, bibliophile accro au pinceau, le peintre et dessinateur messin Vadim Korniloff cultive les variations et explore les contrastes au sein d’une peinture dont les contours cherchent en permanence à sortir du cadre.

Au sein de l’appartement messin de Vadim Korniloff, quasiment pas un mètre carré de mur qui ne soit dédié à l’accrochage de ses toiles. N’y voyez aucun narcissisme, plutôt un impératif : son foyer est aussi son atelier et peine à contenir la production de ce stakhanoviste du trait.

Des pochettes emplies de dessins côtoient de grands formats colorés où l’on retrouve des personnages aux visages tristes, pensifs, rigolards, aux membres effilés qui se contorsionnent, comme trop contenus entre les limites de la toile. « Se renouveler dans un carré blanc, c’est une vraie contrainte, glisse-t-il comme pour illustrer notre réflexion. Peindre pour moi est très personnel, j’ai la reconnaissance des gens que j’estime et cela me suffit. J’ai moins d’ambition que de convictions. »

Changer de technique, casser ses habitudes dès que la répétition semble pointer au bout du pinceau : Vadim passe de la feuille à la toile, de l’encre à la peinture, d’une polychromie éclatante à l’épure de quelques tons d’ocre et de rouille venant rehausser un dessin. En créant il essaye de « se vider la tête » de toute image mentale, d’être dans l’action, « un homo faber » convenant toutefois que son art n’est pas exempt de références. On le classe parmi les expressionnistes pour sa propension à déformer la réalité pour exprimer l’émotion, ici des figures humaines omniprésentes. On pense à Otto Dix, Egon Schiele ou de manière plus lointaine à Francis Bacon. « Ce sont des références pratiques, mais je préfère penser qu’on est dans ma subjectivité, ma vérité intérieure. Mon style est très nordique, slave aussi… »

«J’ai la reconnaissance des gens que j’estime et cela me suffit. J’ai moins d’ambition que de convictions.»Vadim Korniloff, cela ne vous aura pas échappé, a des origines russes par son père et polonaises par sa mère. Il baigne dès l’enfance dans « un univers d’icônes chrétiennes », grandit entre Metz et Paris avant son départ pour New York, une sorte de séjour initiatique décidé juste après ses 20 ans et pendant lequel il a trouvé ce qu’il était peut-être venu chercher : une inspiration. Elle prendra les traits de son oncle photographe dont il devient l’assistant et qui lui donne le goût de la création.

Son éducation, Vadim l’autodidacte ne la fera ni dans les écoles d’art ni dans les musées, institutions qu’il n’estime pas beaucoup. La démocratisation de la culture, ce n’est pas pour lui. « Au musée, on est dans le spectacle de la culture, aux Beaux-arts dans le formatage, affirme-t-il. Au XVIIIe siècle, les gens qui allaient à l’opéra savaient lire une partition, ils avaient la connaissance des arts. Aujourd’hui, ça n’existe plus, on peut être jugé par n’importe qui. Par contre, je pense que toute forme d’expression artistique est bénéfique, car en pratiquant on est dans l’apprentissage. »

En 2013, il est à l’initiative de WC National, opération qui expose dans les toilettes des restaurants et cafés messins les œuvres d’une trentaine d’artistes, afin de « dénoncer le comportement des institutions artistiques de l’art contemporain qui ringardisent l’art pictural en portant au pinacle n’importe quoi. » Vadim explique toutefois être « plus ouvert qu’avant » à l’art contemporain, s’intéresse à sa faculté de s’extirper de médiums sources de contraintes.

Vadim explique toutefois être «plus ouvert qu’avant» à l’art contemporain, s’intéresse à sa faculté de s’extirper de médiums sources de contraintes.

L’un de ses dessins se baptise Le Libre penseur : une position dans laquelle Vadim semble se reconnaître. Son personnage, tricéphale, entre réflexion, interrogation et inspiration, fusionne avec une figure animale, une cigarette à la main, comme dans beaucoup de ses œuvres récentes. « Pourtant j’ai arrêté » indique-t-il. De fumer oui, de s’interroger sûrement pas.

Anticonformiste acharné, un peu réactionnaire peut-être, Vadim Korniloff n’oublie cependant pas de rester ouvert à la contradiction, de se nourrir des autres et de filtrer ces influences extérieures par sa sensibilité personnelle et ses convictions. Il cite Picasso, Duchamp, le conservateur Jean Clair, André Gide et René Girard, que ce grand lecteur aurait rêvé de rencontrer. Admiratif des grandes plumes qui parviennent à circonscrire à quelques mots tant d’émotions, Vadim explique avec malice son goût pour emprunter les mots par une autre citation : « Montaigne disait que citer est une preuve d’humilité et d’intelligence. »

Luttant à contre-courant de la bien-pensance, des conformismes qui l’entourent, Vadim Korniloff cherche à conquérir sa liberté d’être et de penser chaque jour, qu’il ne passe quasiment jamais sans peindre ou dessiner. Même s’il trouve ridicule la propension populaire à surestimer les artistes maudits comme Van Gogh et Modigliani, il admet toutefois que sa propre pratique consiste également à « sortir des choses de soi : une forme de psychanalyse. »

vadim-korniloff.com 


IMAGES ALCHIMIQUES

Vadim Korniloff 2 (© DR)La Médiathèque du Pontiffroy exposera en décembre une quinzaine de toiles ainsi qu’une quarantaine d’illustrations de Vadim Korniloff, qui apprécie les possibilités d’accrochage au sein de la salle Verlaine. Aux quatre murs s’ajoutent autant de panneaux disposés en un carré imbriqué dans l’espace d’exposition : de quoi accueillir une partie du travail du prolifique peintre et dessinateur messin.

On découvrira notamment les illustrations originales de L’Amour du fou, le recueil de poèmes d’Adelino Dias Gonzaga, jeune schizophrène avec lequel Vadim a collaboré en 2015, ainsi que celles du Livre sans photographies de Sergueï Chargounov et de La Rame à l’épaule : essai sur la pensée cosmique de Jean-François Mattéi de Baptiste Rappin.

Fidèle à sa démarche proche de l’écriture automatique appliquée au dessin et à la peinture, Vadim a travaillé sur ces ouvrages « de manière totalement libre. Je lis un passage puis me fie à la réminiscence émotionnelle qu’il produit sur moi pour l’illustrer immédiatement ; c’est ma propre émotion que j’illustre. »

À travers le dessin, auquel il s’est un temps exclusivement consacré, Vadim effectue un retour à l’épure, à la proximité avec la feuille de papier qu’il recouvre de gesso, un enduit à base de plâtre et de colle qui apporte « une résistance » au support. « En matière de dessin, cela demande un effort au geste à la plume, c’est devenu lié à mon style, explique Vadim. Je trouve qu’une peinture perd quelque chose de la force d’un dessin. Ce dernier peut très bien devenir une peinture, mais je dois alors y introduire quelque chose d’autre. Dans tous les cas, bien dessiner, bien peindre ou même transgresser ne suffit pas : j’essaye toujours d’atteindre une alchimie entre la forme et le fond. » 

Exposition du 2 au 30 décembre
à la Médiathèque du Pontiffroy à Metz.
Vernissage le 2 décembre à 18h