(Illustration : Philippe Lorin)

Henri Grouès n’était pas que « l’abbé Pierre », son pseudo dans la Résistance. Il fut d’abord Castor méditatif chez les Scouts, Frère Philippe chez les Franciscains et Monsieur le Député de Meurthe-et-Moselle chez les Gaullistes. L’épisode est peu connu, y compris en Lorraine. Il est élu pour la première fois en octobre 1945, sous l’étiquette MRP. De ce Mouvement Républicain Populaire, il s’éloigne sur des questions sociales, puis en démissionne en 1950, suite à la répression violente d’une manifestation à Brest. Il crée alors un groupe de la Gauche indépendante.

Battu en 1951, il quitte sans regret ce monde qu’il semblait survoler comme un OVNI. Il reconnaîtra même n’avoir « pas été un bon député. C’est une période obscure de ma vie ». C’est dans l’entourage direct du général de Gaulle qu’on décide de lui suggérer, en 1945, d’aller prendre la circonscription de Nancy. De Gaulle, Grouès le connaît évidemment, personnellement. Il le rejoint en 1944 à Alger. Il avait rallié la Résistance deux ans plus tôt, « après avoir découvert les horreurs de la persécution des Juifs et des patriotes ».

Fabricant de faux papiers, recueillant des enfants juifs, organisateur de filières de passage vers les Alpes – il est alors vicaire à la cathédrale Notre-Dame de Grenoble – l’ abbé Pierre est aux manettes pour faire passer en Suisse le frère de Charles de Gaulle, Jacques, en novembre 1943. S’il quitte la vie parlementaire en 1951 sur un soulagement, il s’y engage six ans plus tôt avec la passion qu’on lui connaît. « Les curés à la sacristie ! » lui lance un jour un opposant.À Nancy, sa permanence parlementaire, au 55 rue des Dominicains, a déjà des airs de Fondation d’Emmaüs, le député y accueille les paumés, les déshérités, les délaissés. L’abbé ne se démonte pas : « Va demander à ceux de tes amis, traqués, en danger de mort, qui devaient passer la frontière pour se sauver, s’ils n’étaient pas contents alors de trouver un curé ailleurs que dans une sacristie pour les guider à travers la montagne ».

Élu trois fois au parlement, on le classe parfois dans le rang des populistes. « Ni Dieu, ni Maître », ce n’est pas son truc, l’abbé roule sur un autre ni-ni, décliné en haut de sa profession de foi de juin 46 : « Seul sauvera la France un gouvernement activement social, et du centre. Ni capitaliste, ni collectiviste. Également lié d’amitié avec chacune des grandes puissances mais indépendant de toutes ».

À Nancy, sa permanence parlementaire, au 55 rue des Dominicains, a déjà des airs de Fondation d’Emmaüs, le député y accueille les paumés, les déshérités, les délaissés. Il est encore député de Meurthe-et-Moselle lorsqu’il crée la Fondation Emmaüs. « En 1947, l’ abbé Pierre loue une grande maison délabrée à Neuilly-Plaisance dans la banlieue Est de Paris. Fidèle à son idéal, il y ouvre une auberge internationale de jeunesse, pour accueillir des filles et des garçons dont les pères s’étaient entretués peu de temps auparavant et qui découvraient, la paix revenue, de quel point d’abomination l’Homme avait été capable ».

Deux ans plus tard, « quelques jours avant Noël, l’ abbé Pierre recueille la première famille expulsée de son logement, et en octobre 1950, il inaugure avec ses compagnons leur première construction avec permis de construire ». Le sujet est bizarrement d’une actualité brûlante : où passaient donc les indemnités parlementaires de Monsieur le député Henry Grouès ? Elles permettaient de financer l’action naissante de la Communauté d’Emmaüs.

Son échec aux législatives de 1951, s’il libère l’abbé d’une charge et d’un univers qu’il n’a jamais vraiment aimés, représente tout de même une tuile qui lui tombe sur le coin du béret. « En décembre 1951, les caisses de la Communauté sont vides et l’ abbé Pierre se résout à mendier à la sortie des théâtres ». Il ira aussi jouer à Quitte ou double sur Radio Luxembourg, empochant 250 000 francs. Il y a tout juste 63 ans, le 1er février 1954, « apprenant qu’une femme, expulsée l’avant-veille de son logement, vient de mourir de froid dans la rue », il lance un appel émouvant, provoquant un immense élan de solidarité. Un appel, toujours et tristement d’actualité, qui résonne comme un terrible échec des politiques.