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La Querelle des Investitures, c’est sous cet euphémisme, digne des plus grandes luttes intestines des partis politiques contemporains, que les historiens désignent le bras de fer qui a opposé, vers l’an 1000, la papauté aux empereurs européens. Un épisode particulièrement intéressant des collusions et rivalités qui ont lié, à travers les siècles, le clergé et le pouvoir.

Pour qui souhaite gouverner les Hommes autrement que par le seul usage de la force et de la violence, il n’existe que deux leviers essentiels : la domination par la puissance économique ou l’assujettissement des consciences. Deux approches aussi complémentaires que concurrentes, que l’on peut résumer de manière lapidaire par l’opposition entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel. Un combat livré parfois à fleuret moucheté, mais quelquefois aussi de manière plus rude, dans l’absence de concessions réciproques.

C’est à la charnière entre le 1er et le 2e millénaire, que s’est joué, en Europe, un des épisodes les plus violents de cette opposition. Un processus à l’initiative duquel se trouve un homme, l’éphémère pape français(1) nommé par l’empereur Othon III(2), savant éclairé de son époque, Sylvestre II, convaincu de la nécessité de réformer l’Église.

Il faut dire que l’Église de ce début de 11e siècle n’est pas un modèle de moralité et vit sous la quasi tutelle du pouvoir temporel. Certes, au fil des siècles, avec les conversions progressives des populations qui composent les différents empires européens(3), sa richesse et son autorité n’ont cessé de croître et elle peut désormais rivaliser avec les puissances temporelles. Mais, en vertu d’un ancien principe carolingien, ce sont les empereurs qui disposent du pouvoir de nomination aux charges ecclésiastiques, en donnant les investitures aux membres du clergé. Dès lors, les papes ne sont que les symboliques évêques de Rome et l’Église n’est guère qu’un avorton politique aux rêves de grandeur.

Les velléités de réforme disparaissent malheureusement avec Sylvestre II, terrassé à 28 ans par la malaria. Il emporte avec lui une sincère volonté de moraliser le fonctionnement du clergé. Ses successeurs vont continuer à laisser l’Église s’adonner aux turpitudes des faiblesses humaines et aux pires travers du temporel(4), qui portent en cette époque les noms de simonie(5) et de nicolaïsme(6). Les luttes internes à la papauté et au clergé enfoncent encore plus l’institution spirituelle dans son incapacité à se libérer de l’influence des empereurs allemands.

En 1075, le pape Grégoire VII interdit de recevoir un évêché des mains d’un laïc, quand bien même celui-ci serait-il roi ou empereur.L’année 1046 constitue le point d’acmé de l’asservissement de l’Église, avec l’acceptation par le pape Clément II, d’abandonner aux Empereurs le droit d’élire les successeurs de Saint Pierre. Au mitan du 11e siècle, la suprématie du pouvoir temporel sur le spirituel semble irrémédiablement acquise.

La détermination d’un seul homme, un jeune moine, fidèle du pape Grégoire VI, qui, en cette année 1046, vient d’être démis de sa fonction papale par Henri III(7) , va changer le cours des choses. C’est un jeune toscan qui répond au nom de Hildebrand(8), né en 1022 et entré très jeune au couvent. Il va constituer la cheville ouvrière d’un moment clé de l’histoire de l’Église européenne, celui qui va la conduire à devenir autonome du pouvoir temporel.

L’intelligence du jeune moine n’a d’égale que la modestie de son extraction sociale. Il sait se rendre indispensable auprès des grands et influence leurs décisions. C’est ainsi qu’il va orchestrer la réforme aux côtés du pape Nicolas II. Il contribue à la publication, en 1059, d’un décret disposant que désormais, « le pape serait élu par les cardinaux, prêtres et diacres, avec l’approbation du reste du clergé romain et du peuple (…) » et que « tout pape élu au mépris de ce décret serait déclaré anathème(9), usurpateur et destructeur de la chrétienté. »

Le roi de Germanie, Henri IV, est pris de court et sa décision de nommer un antipape en la personne d’Honorius II n’est qu’une rodomontade qui ne change rien au nouveau cours de l’Histoire. La messe est dite et les papes « officiels » seront dorénavant élus sans le consentement des empereurs allemands.

La voie est ouverte pour que Hildebrand devienne pape à son tour, par acclamation, à la mort de son prédécesseur, Alexandre II. Il choisit le nom de Grégoire VII pour exercer son pontificat, en hommage à son mentor, Grégoire VI, dont il a suivi l’exil pendant trois décennies. Il dispose des pouvoirs et de la volonté suffisants pour donner corps à son grand œuvre, moraliser l’Église en éradiquant les comportements incompatibles avec le dogme chrétien initial.

Dès 1074, il menace d’anathème, tous les clercs simoniaques et mariés et n’hésite pas un instant à excommunier ou suspendre de leurs fonctions tous ceux qu’il juge les plus coupables. Le clergé regimbe. Les rois aussi. Ils n’apprécient pas du tout un autre décret, pris en 1075, qui interdit de recevoir un évêché des mains d’un laïc, quand bien même celui-ci serait-il roi ou empereur. Une façon évidente de permettre à l’Église de s’affranchir de la tutelle du temporel qui pesait sur elle depuis l’époque des rois carolingiens.

Le décret en question va provoquer l’ire du roi Henri IV, qui déclenche la Querelle des Investitures. Le souverain va défier le souverain pontife en continuant à nommer des laïcs à la tête des évêchés, en dépit des Dictatus papae de 1075 (voir ci-dessous). Il est menacé d’excommunication par le successeur de Pierre. En réponse, Henri IV congédie les légats du pape et va jusqu’à déposer ce dernier. C’en est trop pour Grégoire VII qui décide immédiatement d’excommunier le roi et de délier ses sujets de leur serment de fidélité.

Le roi de Germanie comprend que la situation devient intenable pour lui. Il sait qu’il lui faut se soumettre. Il se rend au château de Canossa, dans les Apennins, pour quémander l’absolution papale. Le roi Henri IV et le pape Grégoire VII se réconcilient. Mais pour le roi, il ne s’agit là que d’une réconciliation de façade. Il entend bien en finir autrement avec ce pape qui l’a fragilisé en son royaume.

Il fait le siège de Rome, amenant, en réaction, le pape à appeler à l’aide le Normand Robert Guiscard. S’en suivent trois jours de pillages et d’exactions diverses, contraignant le pape à se réfugier dans la forteresse de Salerne où il meurt en 1085. Une victoire à la Pyrrhus pour le roi Henri IV, car la politique de Grégoire VII fut poursuivie par ses successeurs Victor III(10) puis Urbain II(11).

Malgré les nombreuses tentatives de Henri V, successeur de Henri IV, de continuer la Querelle des Investitures, la confusion entre les pouvoirs temporel et spirituel va disparaître définitivement. En 1123, lors du premier concile œcuménique de Latran, la réforme sera définitivement entérinée. L’Église a gagné son indépendance… juridique.

(1) De son vrai nom Gerbert d’Aurillac, pape de 999 à 1003.
(2) Empereur des Romains de 996 à 1002.
(3) Conversion des Francs au 5e siècle, des Wisigoths, Lombards et Anglo-Saxons au 6e siècle et des Saxons au 8e siècle.
(4) Plaisirs de la bonne chère, modes de vie débridés.
(5) Vente de biens spirituels pour un prix temporel / Commerce des biens d’Église à des fins personnelles.
(6) Mariage des clercs astreints au célibat.
(7) Roi des Romains de 1039 à 1046, puis Empereur des Romains de 1046 à 1056, il se fait couronner par le pape qu’il a intronisé le jour même.
(8) Hildebrand ou Ildebrando Aldobrandeschi de Soana
(9) Forme majeure d’excommunication prononcée contre les hérétiques.
(10) Pape de 1086 à 1088
(11) Pape de 1088 à 1099

DICTATUS PAPAE (1075)

L’expression latine, désigne des « affirmations du pape » ou des « dits du pape ». Il s’agit en l’occurrence d’un texte qui n’est pas formellement un décret pontifical, en ce qu’il n’est ni signé, ni daté, ni même adressé à quelque destinataire clairement identifié. On suppose qu’il s’agit de notes de travail résumant, en 27 grands principes, la vision très théocratique du pape Grégoire VII de la mission d’un souverain pontife.

Parmi ces propositions, le pape affirme sa position de seul chef de l’Église, de la suprématie de « l’évêque de Rome » sur les évêques et les princes laïcs qu’il est en droit d’excommunier, de l’affaiblissement de l’autorité des conciles provinciaux, de la supériorité du spirituel sur le temporel, etc.


ALLER À CANOSSA

L’expression française bien connue, désigne avec élégance, toute situation qui oblige un protagoniste à s’humilier devant son interlocuteur, pour espérer en obtenir les faveurs. Elle tire son origine historique, d’un épisode particulier de la Querelle des Investitures, au cours duquel, le roi germain, Henri IV, se rendit au Château de Canossa, en Italie, où résidait le pape Grégoire VII. Il cherchait par ce biais, à obtenir le pardon du pape Grégoire VII et jurer allégeance au Saint Siège, afin de retrouver les bonnes grâces de ses sujets.

Une démarche difficile pour l’intéressé, au plan psychologique d’abord, mais aussi au plan physique, puisque Henri IV dut traverser les Alpes couvertes de neige et patienter, les pieds nus, pendant trois jours consécutifs, dans la première enceinte du château avant d’être reçu par l’occupant des lieux et se réconcilier.

C’est Bismarck, qui popularisa l’expression, en l’utilisant devant le Reichstag, en 1872. En affirmant, « Nous n’irons pas à Canossa », il voulait exprimer son désaccord avec le Vatican et son refus de céder aux injonctions du pape.