(© Vianney Huguenot)
Il a une voix qui nous dit qu’il a fait de la radio toute sa vie. Il y eut pourtant l’avant Radio Jerico, fait de cours et de tableaux noirs. Armand Villa fut instituteur et directeur d’école, en Algérie puis en Moselle. Il était de ces instits de la vieille école,  « sévère, mais juste » avec ses élèves. Il l’est resté et juge durement notre époque : « Je ne me reconnais plus dans ce monde ».

« Une main de fer dans un gant de velours ». L’expression lui va presque comme un gant. Disons plutôt : « la tête dure sous la casquette de feutre ». Quand Armand Villa dit « Ça me met en colère ! », il ne hausse pas le ton, il ne se lève pas, ne sort pas les poings sur la table, il appuie juste un peu sur le mot « colère », l’accent grave sur la troisième lettre et dans la voix. Et puis il fixe son regard. Du grand art. Il aurait pu faire du théâtre. Il est un homme de profonde conviction, têtu mais assurément sincère.

Avec sa famille installée en Algérie depuis 120 ans, Armand Villa quitte Mostaganem quinze jours avant l’indépendance, en 1962. « J’étais alors instituteur. Avant de partir, nous avons rempli des imprimés sur lesquels on nous demandait de citer cinq villes au nord d’une ligne Nantes-Belfort, puis cinq au sud ». Il laisse échapper un rictus, pour dire que les places au sud, il n’y avait jamais cru. Il arrive donc en Moselle, instituteur à Marange-Silvange puis à Maizières-lès-Metz. En 1972, il est directeur d’école à Ennery, où il achève sa carrière dans l’Éducation Nationale, en 1992. Il n’a jamais vraiment quitté l’Algérie : « De l’Algérie, j’en vis et j’en crève toujours. Ce fut un déchirement. Je vis ici physiquement mais mentalement je suis toujours là-bas ».

« De l’Algérie, j’en vis et j’en crève toujours. Ce fut un déchirement. Je vis ici physiquement mais mentalement je suis toujours là-bas »De l’arrivée en terre lorraine, il conserve des souvenirs contrastés. Ténébreux, comme cette banderole de Marseille, « Les pieds-noirs à la mer », ou ce haut-parleur de Longwy qui circulait pour inciter les habitants à ne pas aider les pieds-noirs. Ou lumineux, comme l’accueil qu’il a reçu : « J’ai été très bien accueilli, mais vraiment très très bien, notamment par mon directeur d’école ». Raymond Villa insiste : « ce serait bien de le citer, il s’agit de Raymond Peltre ».

Lorsqu’il arrive, il prend avec plaisir un poste que généralement personne ne veut : le cours préparatoire (CP). « Les enfants arrivent et ne savent pas lire et quand ils partent, ils doivent savoir ». Dans ce CP, où tout ou presque est à construire, Maître Villa va pouvoir exprimer pleinement son talent de transmetteur et exercer sa mission d’apprentissage des racines de la connaissance. La base de la base, celle qui mérite la rigueur sans faille et le met aujourd’hui en colère.

Plus que de pleurer l’abandon de la langue française, il déplore un système qui produit de « piètres enseignants ». Également formateur d’enseignants, et à ce titre surveillant les concours, il rapporte cette anecdote pour illustrer le propos… et le mettre mieux en colère : « Entre deux épreuves, je m’entretenais avec trois candidates. Je leur conseille de faire attention à l’orthographe et je leur demande de me conjuguer le verbe faire au passé simple, à la troisième personne du singulier. Deux n’ont pas su répondre et la troisième, après hésitation, m’a donné la bonne réponse : il fit ». Plus que la mauvaise manière d’agencer les mots et les phrases, ce sont les sales manières de notre société qui le désolent : « Nous connaissons la décadence du monde occidental. C’est naturel, c’est un cycle qui finit. Personnellement, je ne me retrouve plus dans ce monde là ».

De Radio Jerico, il est en retraite depuis quelques semaines. Depuis vingt-deux ans, il adoucissait – ou réveillait, c’est selon – un monde si souvent brutal et superficiel. « Connu et reconnu pour sa voix » – lit-on sur sa fiche sur le site de Radio Jerico – Armand Villa a conçu plusieurs émissions, il a surtout tenu le micro et animé, entre autres, « Au souffle des pages » et « Passé simple », « qui n’a rien à voir avec le français, c’est une émission où nous évoquons ce qu’il s’est passé avant, dans le domaine de la littérature, de la politique par exemple ».

Dans cette radio chrétienne, faut-il, au fait, être croyant pour tenir l’antenne ? Même la réponse à cette question ramène Armand Villa en Algérie : « Je suis catholique, j’ai été baptisé, je me suis marié à l’église, mais je ne pratique plus. J’ai commencé à ne plus pratiquer lorsque j’étais en Algérie, par rapport à la position du clergé ». Têtu et fidèle.