Achille Lorentz (© Vianney Huguenot)

Achille Lorentz, fondateur de Delirium Pas Mince (© Vianney Huguenot)

Avec 700 adhérents, 35 ans d’existence au compteur et des réseaux en veux-tu en voilà, Delirium Pas Mince (DPM) est une des grosses boutiques de l’univers associatif lorrain. Dédiée, entre autres, au « réveil dynamique de la vie culturelle en plein milieu rural », cette association est basée à Repaix, en Meurthe-et-Moselle. Son fondateur, Achille Lorentz, dévoile un bout de l’aventure.

Repaix. On pourrait croire à un diminutif de « repose en paix ». Posé entre Lunéville et Sarrebourg, ce village n’a rien de guerrier mais il fait plus de bruit qu’avant. Il est davantage coloré, plus olé-olé, depuis « ce jour de l’an de grâce 1983, le 18 avril à 16h15 pétantes, jour béni de la création de DPM dans la cuisine du saint-siège de Repaix ». Promoteur de la culture partout, surtout là où elle se fait rare, Délirium Pas Mince est un « truc » qu’on définit laborieusement. Il faut s’y reprendre à deux, trois, quatre fois avant d’accoucher d’une définition claire. « En deux mots, c’est vivre à la campagne sans se faire chier », résumé des objectifs suggéré sur le site de DPM(1).

On pourrait aussi proposer ça : association culturelle mais pas que, accro de musique et de bon temps, dotée d’un humour délicatement potache, tendance Groland voire sale gosse, avec un petit, plutôt gros, côté anar-écolo-gaucho, bref, c’est un peu la pêche aux moules version rock, un mélange de générosité, de rimes, de rires, de sons, de simplicité et de bonne bouffe. Il n’empêche que son fondateur n’a rien perdu de sa mosellitude, Achille Lorentz est très sérieux quand il explique à quoi sert ce bidule abrité dans son immense ferme au cœur de Repaix.

Ce n’est pas banal, l’un des principaux objectifs de DPM est de faire la fête. En fait, cette fête, c’est d’abord l’Assemblée Générale annuelle (la prochaine se tient dans quelques jours), prétexte à des rencontres et découvertes principalement musicales et gastronomiques. « On brasse sur toute la région, Repaix a l’avantage d’être central ». Cette année, neuf groupes se produiront dans un des espaces de la ferme de Repaix, qui ne compte pas moins de huit bars pour l’occasion. L’un des principaux objectifs de DPM est de faire la fête. […] prétexte à des rencontres et découvertes principalement musicales et gastronomiques.

L’ambiance est indescriptible, il faut le voir pour le raconter, dit-on, ceci étant réservé exclusivement à ceux qui sont à jour de leur remplissage de fiche de membre officiel. Une fiche à l’image de l’ambiance DPM par laquelle vous déclarez, sur l’honneur ou ailleurs, ceci : « Je ne supporte plus d’errer dans le désert culturel, mes cheveux tombent, mes dents noircissent, mes guibolles flageolent. Je souhaite adhérer de tout cœur à l’asso lorraine la plus repaisienne du monde, recevoir Revoculorpop (l’organe des membres de la sauce DPM) dans mes draps douillets et accéder au rang de Fêtard DPM Patenté. J’exige d’adhérer à tout prix à l’association DPM ». À tout prix, c’est vite dit, il vous est demandé 13 euros pour l’adhésion simple, « 13 euros minimum + dons pharaoniques pour les blindés de thunes ».

Le Revoculorpop (Révolution Culturelle Lorraine Populaire) est une des autres activités de l’association, c’est un journal édité trois fois par an, « deux cette année parce qu’on est un peu feignants », une feuille de chou qui ne se prend pas le chou, canard riche en infos, conseils, commentaires, « déconnades », ou « déconneries », et autres idées neuves ou vieilles, sur des sujets variés et plus ou moins sérieux. On y trouve pêle-mêle, outre les comptes-rendus fleuris des activités de l’association, des infos sur les campagnes anti-pub, la malbouffe, le tri des déchets, les médias, l’automobile (« démonter le mythe de la voiture électrique propre »), « les chroniques à la con du sieur Léon » et beaucoup, beaucoup d’infos sur Bure et la question du nucléaire (lire ci-dessous).

Il sait être un authentique emmerdeur […] teigneux, belle et grande gueule, sincère militant de la cause culturelle.En plus d’accueillir régulièrement des groupes se produisant dans la ferme de Repaix, devenue une des scènes lorraines, Delirium Pas Mince apporte son aide à « d’autres associations, d’autres festivals, qui ont du mal à joindre les deux bouts. On leur prête du matos, on vient parfois avec des bénévoles, cela va au-delà des festivals dont on est partenaire. Et tout ça suscite des rencontres ou des vocations. On aime partager notre savoir-faire ».

C’est d’abord l’esprit réseau qui fait la force de DPM. « On est des créateurs de réseaux », explique Achille Lorentz. Et l’état d’esprit de DPM, certes est fait d’une histoire de potes, d’une question d’amitié, d’engagements communs, mais c’est d’abord Achille Lorentz qui l’insuffle. Il a des petits airs de gourou marrant. Plus sérieusement, il sait être un authentique emmerdeur (quelques collaborateurs de l’ANDRA en ont sans doute des souvenirs), teigneux, belle et grande gueule, sincère militant de la cause culturelle (culture éclectique, alternative, populaire et partagée), doté d’une « efficacité absolue dans la stratégie festive » (c’est lui qui le dit) et auteur, compositeur et interprète. Il a déjà sorti plusieurs CD, seul (« le talent d’Achille augmenté ») ou avec le groupe des Bure Haleurs. Sa voix est profonde, superbe, grave, d’un grave que les aigus trouvent pas trop grave, et ses textes nous baladent de la romance à la militance. C’est du multicolore, comme sa ferme et dépendances, plutôt musée d’ailleurs. Achille Lorentz est un drôle de conservateur.

(1) dpm-repaix.com

AVANT QU’ON HABITE TOUS À FUKUSHIMA…

L’un des termes qui le résument bien est « éducation populaire ». Il croit qu’en disant, faisant, montrant, on peut changer la donne. Mais Achille Lorentz est un optimiste-bof : « Dans les années 70, je croyais qu’on pouvait changer le monde, aujourd’hui… bof, c’est toujours les mêmes qui se battent ».

Et puis il est, des fois, un optimiste-yeah : « Avant, dans ce village, c’était Le Pen qui arrivait en tête, devant Chirac et de Villiers. A la dernière présidentielle, c’était Mélenchon. Je me dis que c’est aussi le résultat de notre action ». Militant anti-nucléaire, anti-Bure (centre d’enfouissement de déchets nucléaires dans la Meuse), il est de ceux qui savent expliquer l’enjeu posément et clairement (profil pas tant répandu chez les anti-nucléaire comme chez les pro-nucléaire). Cet engagement constitue l’une des activités de DPM et mobilise souvent les Bure Haleurs.

De formation scientifique, Achille Lorentz est un militant de la première heure, prenant plaisir à démonter un par un les arguments des « nucléocrates ». « Bure, c’est plus de 120 000 tonnes de déchets ultimes. Ce sont deux trains radioactifs par semaine, pendant cent ans. Car le premier problème est celui de la dangerosité du transport, ça circule dans les gares, sans protection. Vous mettez un compteur Geiger à 15 mètres, ça grésille. Il faut arrêter de trimbaler ces déchets, il faut surtout fermer les centrales avant qu’on habite tous à Fukushima ! Sur le nucléaire, l’enjeu économique est pipé, avec cet argument, faux, du nucléaire pas cher. On nous fait croire qu’on a une énergie bon marché alors que des milliards ont été dépensés et payés par le contribuable, et avec EDF et Areva qui sont constamment en faillite. Sans compter ce que vont coûter les arrêts et déconstructions des centrales. Le nucléaire civil est avant tout une justification du nucléaire militaire qui nécessite du plutonium produit dans les centrales pour la construction des bombes atomiques… Merci de Gaulle ! ». Dans le combat contre Bure, il est aussi du camp des non-violents : « Par exemple, nous, on ne considère pas que les gendarmes sont des ennemis, ils sont comme nous, ils ont des gosses. On est tous sur la même barque ».