(© Vianney Huguenot)
L’ancien ministre de l’Industrie et maire de Saint-Dié-des-Vosges, Christian Pierret, remonte sur scène. On ne l’avait pas entendu depuis son retrait de la vie politique, en 2014. Il réapparaît avec un livre argumenté, Réinventer la social-démocratie, à rebours des populismes et à mi-chemin entre le traité philosophique et l’essai politique.

Ils auraient pu la jouer provoc’, titrer « Mon amie la finance », Christian Pierret et son co-auteur Philippe Latorre l’on fait soft. Réinventer la social-démocratie propose plusieurs niveaux de lecture. Le premier intéresse les « survoleurs », ceux qui ne font que passer en jetant un œil distrait sur la quatrième de couverture. Elle démarre ainsi :« Réinventer la social-démocratie, c’est affirmer un ensemble d’idées pour que la France réussisse… ».

Dans l’ambiance jeuniste et « dégagiste » du moment, les « survoleurs » concluront (peut-être et un peu vite) à un livre-énième expression d’une maladie française : les politiques qui s’accrochent. En politique, Christian Pierret est entré avec ses trente ans, d’abord aux côtés de Jean-Pierre Chevènement, puis comme leader d’une motion à l’historique congrès de Metz. Sa sortie messine en solitaire valut à Pierret la dent dure de Mitterrand et une carrière ministérielle tardive. Celle-ci s’est ouverte sous la présidence de Jacques Chirac et le gouvernement de Lionel Jospin. Christian Pierret est nommé ministre de l’Industrie en 1997. Avant, il sera Rapporteur général du budget, député des Vosges, président de la Caisse de Dépôts et Consignations, maire de Saint-Dié et président du groupe PS à la Région Lorraine.

« Nous souhaitons que notre pays réagisse au lieu de se lamenter sur son lustre perdu. Nous préférons nous situer à l’aube d’une renaissance qu’au crépuscule d’un mythe (…) »Tôt, il quitte l’aile gauche chevénementiste du PS et s’affiche en social-démocrate décomplexé. Il se pointe dans les congrès du PS comme un OVNI, défendant l’entreprise, raillant un parti schizophrène qui balance entre les promesses de grands soirs et les lendemains qui déchantent.

Il rêve d’un aggiornamento et d’un ralliement assumé à la social-démocratie, telle que Macron et Valls l’assument – et même un peu plus – aujourd’hui. En 1993, Emmanuel Macron est un adolescent picard, Manuel Valls un jeune conseiller régional francilien et prometteur, Christian Pierret a 47 ans et poursuit sa carrière d’OVNI socialiste. Il devient vice-président exécutif du groupe Accor, deuxième groupe mondial hôtelier, il est notamment chargé des questions juridiques et fiscales et des fusions et acquisitions. Il est une anomalie au PS.

Le deuxième niveau de lecture intègre la connaissance de ce parcours atypique et l’entrée dans l’introduction du livre : « (…) La France se croyait, par sa culture, la première des puissances universelles, capable d’influencer tous les continents par sa langue, ses philosophes et ses artistes, ses scientifiques, ses ingénieurs et ses techniciens. Nous souhaitons que notre pays réagisse au lieu de se lamenter sur son lustre perdu. Nous préférons nous situer à l’aube d’une renaissance qu’au crépuscule d’un mythe (…) ».

On décèle le fil rouge de son parcours et une fidélité à un engagement, pour l’entreprise et plus largement pour une France ouverte, accueillante, heureuse en mondialisation (comme on peut l’être en mariage) : pas de grand écart entre les propos du « camarade Pierret », hier dans les sections socialistes, et les lignes de l’auteur de cet essai.

Le troisième niveau de lecture, qui consiste à tout lire (et pour certains de ses amis socialistes, à hurler très fort), nous ouvre la voie d’un livre argumenté. On lit l’analyse d’une société politique « soumise à la dictature de l’immédiateté », malade des bonnes manières politiciennes et du jeu des petites phrases qui claquent au vent (auxquelles Christian Pierret n’a d’ailleurs pas toujours résisté !), une France détraquée par les caricatures et les postures.

Il est probable qu’Emmanuel Macron ait lu ou parcouru le livre, il est cité sur le bandeau de couverture, en gros, en rouge : « Ce que Macron aurait dû vous dire ». Il est moins sûr que Jean-Luc Mélanchon s’y soit attardé. Au chapitre 6, titré « Et si l’adversaire n’était pas toujours la finance ? », le candidat de la France Insoumise trouverait pourtant matière à nourrir sa proposition de salaire maximum des patrons (écart maximum de 1 à 20). Christian Pierret et Philippe Latorre évoquent des entreprises américaines au « capital conscient », refusant de se limiter aux « intérêts à court terme des actionnaires ». L’une d’elles a institué « des écarts de salaire plafonnés avec un multiple de 19 au maximum ». Mieux que Mélenchon !

Réinventer la social-démocratie
par Philippe Latorre et Christian Pierret
préface d’Hubert Védrine, Editions L’Archipel
22€ – 333 pages.