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La deuxième guerre mondiale a accouché d’une Europe exsangue, à la conscience humaine marquée au fer rouge par plusieurs dizaines de millions de morts. Six ans d’une guerre impitoyable, ont accéléré son déclin politique. C’est dans cette situation de faiblesse, que les grandes puissances, soviétique, anglaise et américaine, se rencontrent à Yalta au début du mois de février 1945. Un nouvel ordre mondial se préfigure.

Les trois chefs d’État ont, en effet, choisi le cadre de la charmante station balnéaire de Yalta, sur le littoral de la mer Noire, pour une conférence qui doit se tenir du 4 au 11 février 1945. Joseph Staline savoure pleinement son plaisir d’accueillir ses homologues dans l’ancienne résidence d’été du Tsar. Tout un symbole, pour ce qui n’est initialement qu’une rencontre de plus entre les dirigeants alliés. Ceux-ci ont pris l’habitude, depuis le 1er janvier 1942, de se retrouver pour coordonner les opérations militaires et anticiper les conditions du retour à la paix. La dernière réunion de cette nature avait eu lieu à Téhéran, du 28 novembre au 1er décembre 1943.

Mais cette fois, les éléments de contexte sont un peu différents. Il s’agit, tout d’abord, de sceller le sort de l’Allemagne qui ne fait dorénavant plus aucun doute. Il convient, ensuite, de fixer les conditions de la reconstruction des pays européens. Il faut, enfin, définir les modalités de l’engagement de l’U.R.S.S. dans la guerre contre le Japon. Et pourtant, cette rencontre à l’ordre du jour savamment planifié, va, par une alchimie particulière à certains grands événements, entrer dans l’Histoire des Hommes comme le moment du « partage du monde ». Une imposture acceptée de bon gré. Une forme d’opération de communication pourrait-on dire, si l’on osait une phraséologie anachronique. Pour montrer sa puissance et son unité, démontrer que la force a définitivement changé de camp au moment des dernier soubresauts du nazisme et afficher aux yeux de l’opinion publique mondiale que la nouvelle organisation du monde, se décidera entre trois hommes, Joseph Staline, Franklin D. Roosevelt et Winston Churchill.

Staline est puissant et le sait. D’autant que son étincelante forme physique contraste avec la maladie de Roosevelt et l’usure qui se lit sur le visage de Churchill.Les trois chefs d’États choisissent ensemble de démilitariser l’Allemagne, en la découpant en trois zones d’occupation. Mais ils envisagent aussi de convoquer une conférence internationale pour remplacer la moribonde Société des Nations et la muer en une nouvelle Organisation des Nations Unies dont il faut fixer les règles de fonctionnement. Un programme ambitieux pour des dirigeants dont le poids politique est bien différent. Staline peut faire preuve de cette morgue qui lui sied : son Armée rouge a déjà atteint l’Allemagne orientale, alors même que les Anglo-Saxons n’ont pas encore franchi le Rhin. Le successeur de Lénine est puissant et le sait. D’autant que son étincelante forme physique contraste avec la maladie de Roosevelt et l’usure qui se lit sur le visage de Churchill. La vie est injuste, y compris pour les grands du monde : toutes ces années de conflit n’ont pas érodé les trois dirigeants de la même manière.

Trois personnalités très différentes, qui vont incarner la philosophie qui prévaut à la construction du droit international, les rapports de force et le droit du vainqueur. Staline, plus que tout autre, sait qu’il est temps de se partager les dépouilles d’un monde défunt, pour asseoir son autorité sur une nouvelle dimension. Pour les voisins de la Russie, cela prend la forme d’une réalité de fait : l’annexion pure et simple. C’est le cas des États baltes, de la Moldavie, de la Carélie, de la Pologne orientale et même de la Prusse orientale. Roosevelt et Churchill n’ont pas la même conception. Les nations qu’ils ont libérées de la tutelle nazie, sont laissées libres de faire le choix de leur destin. Une preuve, tangible s’il en est, que, contrairement à une idée reçue, le « partage » de l’Europe ne s’est pas formellement décidé à Yalta.

Le Président américain et le Premier ministre anglais ont même la visée inverse : ils pensent qu’ils vont, par la persuasion, parvenir à infléchir les projets du « petit père des peuples ». En faisant adopter le principe de l’autodétermination des peuples, ils croient pouvoir limiter la volonté de ce dernier d’étendre sa sphère d’influence. Mais ils ont eux-mêmes des préoccupations majeures qu’ils entendent bien négocier : pour l’Américain, obtenir le concours de l’U.R.S.S. dans la guerre contre le Japon ; pour l’Anglais, obtenir le renoncement russe à la Grèce. Mais c’était compter sans la rouerie et la duplicité de Staline, qui n’hésite pas à user de tous les stratagèmes pour imposer l’Union soviétique en terre européenne. Il aura raison de ses « invités ». Dans les relations internationales, le réalisme l’emporte toujours sur la crédulité.

(1) Date de la déclaration dite des Nations unies, signée à Washington par les représentants de vingt-six États s’engageant à combattre ensemble l’Allemagne, jusqu’à la victoire.
(2) Roosevelt meurt trois mois plus tard
(3) Surnom donné par les Russes à Staline
(4) Staline fait, par exemple, espionner les délégations anglaises et américaines


Yalta 2 (© DR)L’IMPRESSIONNISME D’UNE DÉCLARATION (EXTRAITS)

« Nous avons discuté et fixé les plans militaires des trois puissances alliées pour la défaite définitive de l’ennemi commun. (…) Des coups nouveaux et encore plus violents que nos armées et nos forces aériennes, partant de l’Est, de l’Ouest, du Nord et du Sud, vont porter au cœur de l’Allemagne, ont été fixés en complet accord et ont fait l’objet de plans détaillés. Les plans militaires ainsi combinés ne seront connus que lorsqu’ils seront mis à exécution. »
« Nous nous sommes mis d’accord sur la politique commune et les plans communs à adopter pour assurer l’exécution des termes de la capitulation inconditionnelle que nous imposerons à l’Allemagne nazie… Ces conditions ne seront pas publiées avant que ne soit parachevée la défaite de l’Allemagne ».


De Gaulle Yalta (© DR)MAIS OÙ EST PASSÉ DE GAULLE ?

Dans les livres d’histoire, la conférence de Yalta, prend d’abord la forme d’une photographie restée célèbre. Elle montre Churchill, Roosevelt et Staline, assis côte à côte devant le palais de Livadia. On n’y distingue en revanche nulle part, la silhouette caractéristique de « l’homme de l’appel du 18 juin », Charles de Gaulle. Parce que la France n’a pas été invitée à Yalta. Une manière symbolique d’afficher le fait que le pays n’était pas considéré comme un vainqueur. Un revers cinglant pour le général de Gaulle, qui espérait redonner à la France son rang de grande puissance en se plaçant en position d’arbitre entre les Alliés américains et britanniques d’une part, et les Soviétiques d’autre part. La France doit en effet son absence à Franklin Roosevelt. Le président américain exécrait le général, qu’il considérait comme un « apprenti dictateur ». L’insistance de Churchill à inviter le général, ne parviendra pas à infléchir la position du Président américain.