(Illustration : Philippe Lorin)

Ça fait drôle. Vous appelez le lycée de Longlaville (54), il n’y a personne au bout du fil et vous tombez sur ça : « Lycée Reiser bonjour. Pour signaler une absence ou joindre la Vie scolaire, composez le 1… ». J’appelais trop tard, l’heure d’un conseil de classe peut-être, de la pause-tige ou d’une manif sur le prix du sucre autour de la machine à café. J’appelais pour savoir ce qu’ils entendaient par « vicissitudes », je n’appelais pas pour signaler l’absence de Jean-Marc Reiser. Elle est connue, hélas, depuis le 5 novembre 1983 où le gamin de Réhon, près de Longwy, braqué par un cancer, s’est enfui à pinces.

« Reiser va mieux, il est allé au cimetière à pied », avaient titré ses vieux potes d’Hara-Kiri, la semaine de son inhumation au cimetière Montparnasse. Sa tombe est assez surprenante, elle est surtout très belle. Si vous êtes dans le coin, passez-y. On voit un sarcophage rondouillard, allongé, sobre et blanc, posé sur la pierre. « Cette tombe, d’une forme peu conventionnelle, a été brocardée par Pierre Desproges, qui vouait une véritable admiration à Reiser. Elle présente en fait le profil d’une aile, car Reiser était un passionné d’aviation ».

Passionné d’aviation et Lorrain, deux choses de sa vie qui se savent peu. Avant d’être le créateur de BD et dessinateur de presse hors-normes (ou provocateur, ou génial, minimaliste, ou obsédé, corrosif, unique, avant-gardiste, crû, cul, drôle, touchant… chacun collera l’adjectif qu’il aime), Jean-Marc Reiser bosse chez Nicolas, le vendeur de pinards (qui serait bien inspiré dans sa communication de se souvenir de ce collaborateur pas comme les autres).

« Reiser va mieux, il est allé au cimetière à pied », avaient titré ses vieux potes d’Hara-Kiri la semaine de son inhumation au cimetière Montparnasse.Reiser démarre, à la fin des années cinquante – il n’a pas vingt ans – comme dessinateur pour le journal interne de l’entreprise Nicolas, La gazette de nectar, puis arrivent (dans le désordre) Cavanna, Choron, Fred, Pilote, Charlie Hebdo, Métal Hurlant, Le Monde, L’Echo des savanes, La gueule ouverte, où il va se révéler (on le sait seulement maintenant) précurseur : « Il était très branché écologie, il avait tout pigé avant les autres », résume le vice-président des libraires indépendants de Lorraine.

Un de ses confrères lorrains raconte, encore mort de rire : « Un jour, je rencontre Wolinski qui me demande, en déconnant : et alors, de Reiser, Cabu et moi, qui c’est que tu vends le mieux ? J’étais très emmerdé, je n’ai pas osé lui dire que c’était Reiser ». Cabu, qui a de la famille dans les Vosges et s’y pointait régulièrement, vendait très bien aussi. Comme Wolinski, d’ailleurs. Georges Wolinski, le 21 septembre 2012, vient à Longlaville inaugurer une expo sur son ami Reiser, il confirme son attachement, entre autres, à l’écologie : « Il aimait ça, il discutait énormément avec les scientifiques. Moi, même si je comprenais les besoins d’en parler, c’étaient plus la politique et le cul qui m’intéressaient ».

L’épouse de Reiser, Michèle, auteur, membre du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA) depuis 2005, productrice d’émissions littéraires, était venue à Longlaville un peu plus tôt. Elle avait notamment expliqué, à cette occasion, l’attachement de Jean-Marc Reiser à sa région : « Jean-Marc m’avait conduit plusieurs fois sur les lieux de son enfance. Il m’a montré Longwy, la fin des hauts-fourneaux et surtout Réhon avec ses maisons qui ressemblent à des corons ».

Et qu’en est-il alors des vicissitudes dont parle le lycée de Longlaville dans son historique. On sait qu’elles ont précédé la décision, le 15 mai 1987, il y a trente ans tout juste, de baptiser l’établissement avec son nom, et on devine un peu pourquoi. Entre les lignes. « Reiser figure parmi les précurseurs du genre quotidien. Il a fait rire avec ses bandes dessinées, de situations et thèmes de la vie de tous les jours. Jean-Marc Reiser a beaucoup choqué en son temps par la crudité de ses propos, son humour très bourrin et scato (…) Gros dégueulasse est l’album qui résume le mieux sa carrière… ».