(Illustration : Philippe Lorin)
L’histoire des idées de la fin du 19ème siècle aura été dominée par Karl Marx. Penseur de l’avenir de l’humanité pour ses adeptes, incarnation du diable pour ses détracteurs, l’intellectuel rhénan, né sur les bords de Moselle, a, à son corps défendant, donné naissance à une idéologie qui a fondé l’organisation du monde pendant la presque totalité du 20ème siècle.
Par Marc Houver

« Prolétaires de tous les pays, unissez vous », c’est ainsi que se conclut Le Manifeste du Parti communiste, paru à Londres en 1848, la publication, sinon majeure, tout au moins la plus connue (et assurément la plus lue !), de Karl Marx et Friedrich Engels. Une phrase devenue rapidement slogan, pour des générations entières, qui se sont laissés inspirer autant qu’aspirer, par le travail, d’une richesse foisonnante, de l’enfant de Trèves.

C’est en effet, trente ans plus tôt, dans la charmante ville-arrondissement de Rhénanie (alors province prussienne), le 5 mai 1818, que naît Karl Heinrich Marx. Arrière-petit fils de rabbin et fils de Herschel Marx Levi Mordechai, juif converti au protestantisme pour lui permettre d’exercer la profession d’avocat, le jeune Karl, deuxième d’une fratrie de huit enfants, n’est pas élevé dans la religion de ses aïeux.

Au contraire, il bénéficie d’une éducation séculière, commencée au Gymnasium(1) Friedrich-Wilhelm de Trèves, poursuivie à l’université de Bonn, puis de Berlin. Il travaille son droit, mais aussi l’histoire et la philosophie. Une façon, peut-être, de se préparer ou d’afficher, déjà, son aspiration à la complétude, celle qui permet de montrer que l’on appartient à une humanité universelle. L’étudiant est plutôt brillant et tous ses maîtres ne peuvent que louer « l’excellence de son assiduité et de son attention. » Cela lui vaut d’être reçu docteur en philosophie.

Mais l’homme ne sait se contenter d’être un pur esprit, il lui faut aussi s’engager. Pour lui, la vision du monde ne prend son sens qu’à travers des actes tangibles. Comme il l’écrit dans ses Thèses sur Feuerbach, « les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de diverses manières ; ce qui compte, c’est de le transformer. » C’est cet état d’esprit qui l’anime lorsqu’il entre au cercle des « jeunes hégéliens(2) » qui cherche à tirer les conclusions athées et révolutionnaires de la philosophie de leur maître en pensée, Hegel. Une approche parfaitement antinomique de la politique du gouvernement prussien qui réprime sévèrement, par la suppression de leurs chaires universitaires, les figures de proue du mouvement, Feuerbach et Bauer notamment.

Karl comprend qu’il ne peut, dans ces conditions, faire une carrière universitaire à Bonn. Mais il veut, malgré tout, pouvoir faire entendre sa voix et devient rapidement rédacteur en chef de la Gazette Rhénane, à laquelle il imprime une tendance subversive, démocratique et révolutionnaire. Il consacre notamment un de ses plus célèbres articles aux conditions de vie des vignerons de la vallée de la Moselle. Il prend, à cette occasion, conscience de la nécessité, pour bien comprendre une époque, de saisir les arcanes de l’économie et notamment de l’économie politique. « Je ne pense pas qu’on ait jamais écrit sur l’argent tout en en manquant à ce point ».Après un temps de censure, le journal est tout simplement interdit par le gouvernement en 1843. Année au cours de laquelle il épouse Jenny von Westphalen, son amie d’enfance, membre de la noblesse rhénane, dont le frère aîné devient, moins d’une décennie plus tard, ministre de l’Intérieur du royaume de Prusse. Sept enfants naissent de cette union, mais seulement trois filles parviennent à l’âge adulte. On prête également à Karl un fils naturel, issu d’une relation avec la bonne de la famille. On peut être philosophe engagé et ne pas moins en rester homme… L’enfant est reconnu par Friedrich Engels, l’ami fidèle, rencontré quelques années plus tôt et comme lui, soucieux de la condition prolétarienne. Les deux hommes ne vont plus se quitter et faire cause commune dans les groupes révolutionnaires parisiens notamment.

Cela lui vaut d’être considéré comme un dangereux révolutionnaire et chassé de la capitale des Lumières vers la Belgique. Il revient toutefois en France au moment où éclate la révolution de 1848, dont la déflagration ira jusqu’à secouer l’Allemagne. S’ensuivent des périodes nombreuses et récurrentes d’exil, vécues dans la misère mais dans la profusion intellectuelle. Karl Marx en est pleinement conscient lorsqu’il achève, en 1859, sa Contribution à la critique de l’économie politique, puisqu’il précise : « Je ne pense pas qu’on ait jamais écrit sur l’argent tout en en manquant à ce point ». Et encore ne s’agit-il là que des prémices à l’œuvre majeure, à laquelle le penseur infatigable travaille depuis 20 ans, en l’occurrence Le Capital qui paraît en 1867. Œuvre inachevée malgré tout car les deux tomes suivants ne seront que brouillons, édités, à titre posthume, par Engels, après la mort de son ami en 1883.

Aurait-il été d’ailleurs possible d’achever une entreprise aussi monumentale ? Qu’importe, la notoriété est désormais acquise et vient tout bousculer sur son passage. Nombreux, au cours du 20ème siècle, sont ceux qui iront se réclamer de la pensée marxiste comme outil efficace de l’idéal d’émancipation humaine. Apparemment au grand dam du philosophe, chercheur, historien, économiste, militant, journaliste et inspirateur de nombreux messianismes révolutionnaire, qui, dans un échange épistolaire avec Jules Guesde au sujet de l’utilisation de sa pensée, lui écrit : « Si c’est cela le marxisme, ce qui est certain c’est que moi, je ne suis pas marxiste ».

(1) L’équivalent du Lycée
(2) Encore appelés « hégéliens de gauche »


Engels-(©DR)ENGELS COMPAGNON DE ROUTE

Peut-on être à l’origine d’une pensée d’une richesse absolue, capable de révolutionner son époque, sur la base du travail d’un homme seul ? On peut en douter, tant l’histoire universelle regorge de ces « tandems », d’hommes et de femmes, dont la relation d’une proximité totale, a été le gage de la notoriété de l’un, nourrie de l’abnégation de l’autre. La relation entre Marx et Engels ne déroge pas à cette réalité humaine. Pourquoi Friedrich Engels, penseur de haute stature intellectuelle, s’est-il tant effacé au profit de Karl Marx, alors que lui-même, était capable de tracer, seul, son sillon personnel ? Par l’existence d’une véritable proximité intellectuelle bien évidemment. Mais, sûrement aussi, « parce que c’était lui ; parce que c’était moi », comme l’a un jour si admirablement résumé Montaigne, dans sa remarquable définition de l’amitié.

Engels est tombé, tout à la fois, en admiration et en amitié, avec son compagnon de combat. Dès l’origine, le premier s’est mis au service du second, par un attachement sans faille. Intellectuellement, par une participation et un enrichissement de la réflexion commune. Humainement, quand il s’est agi de soutenir dans les moments de désarrois. Financièrement, aux nombreux moments de misère ; et au final, dans la diffusion de l’idée révolutionnaire, à travers la création de l’Internationale ouvrière, dont Engels fut un des initiateurs. Assurément, Karl Marx, n’aurait pas été pleinement lui-même, sans ce mécène et savant du nom d’Engels.


ICÔNE DEVENUE OPIUM DU PEUPLE

Quel destin que celui de Karl Marx ! Un philosophe a-t-il vu un jour son image ainsi reproduite à travers le monde en tant de centaines de millions d’exemplaires ? On peut en douter. Personne n’a échappé à l’effigie de cet homme à la barbe si généreusement fournie et à la crinière tellement abondante ? Drôle de retournement de l’histoire, face à celui qui a fustigé, en son temps, la religion qualifiée « d’opium du peuple ». Devenir à son tour une icône, joli clin d’œil…