Cocteau (© Philippe Lorin)

(Illustration : Philippe Lorin)

Jean Cocteau, sa vie, son œuvre, son héritage. Voilà qui donne le vertige. On le peint en mille tableaux. Il y a le gamin du Paris riche et mondain, « choyé, nerveux, difficile de caractère », loupant son bac, une fois, deux fois, qui, au lycée Condorcet, « ne brillait qu’en dessin, en gymnastique et en allemand ». Il y a le dandy, traînant les cabarets, les salons. L’homme de réseau, qui tisse sa toile, son cercle d’artistes, choisis parmi les immenses, les Proust, Picasso, Piaf… Il y a l’enfant blessé, par le suicide de son père. L’ami, le protecteur, l’ange gardien, celui du poète Raymond Radiguet, dont Cocteau bâtit en partie la carrière.

Il y a l’amant. L’homme beau. L’homme sombre, mystérieux, accusé par les Résistants de collaboration – un cas loin d’être isolé dans les milieux intellectuels et artistiques – écrivant dans son journal, en 1942 : « l’honneur de la France sera peut-être, un jour, d’avoir refusé de se battre ». Il y a le pacifiste. Le génie, le Cocteau dessinateur, peintre, dramaturge, poète. Le chercheur de poésie. « Jean Cocteau n’aura de cesse, durant sa vie, que d’essayer de trouver de la poésie dans les divers arts majeurs : poésie d’écriture, poésie de cinéma, poésie de peinture… ».

La beauté de Cocteau loge peut-être d’abord dans sa complexité et ses dualités. Et puis il y a le Cocteau messin, longtemps renié, au mieux oublié, par les Lorrains. La liaison Cocteau-Metz, aurait pu, dû, être d’emblée flamboyante. Elle fut d’abord terne. L’un des plus talentueux connaisseurs et conteurs de cet épisode coctalien est le Messin Christian Schmitt (1), auteur du livre, paru aux éditions des Paraiges, « Les vitraux de Jean Cocteau. Église Saint-Maximin de Metz. Je décalque l’invisible ».

A l’année 1962, dans la bio officielle et très détaillée de Jean Cocteau, on relève ceci : « (…) Le 16 août, il assiste à une corrida, à Fréjus, avec les Picasso. En septembre, il est à Metz : il fait douze vitraux et crée les décors et les costumes pour Pelléas et Mélisande, qui sera repris à Barcelone en février 1963 (…) ». L’aventure messine de Cocteau est moins lisse et plus longue que cet extrait ne le laisse supposer. Dans un premier temps, il est pressenti pour travailler avec Chagall sur les vitraux de la cathédrale. Mais « homosexuel, mondain, mettre Cocteau dans une cathédrale, ça faisait peur », résume Christian Schmitt.

Alors on le banlieusarde. « Il n’y avait pas de contradiction avec le message chrétien, c’était simplement sa façon d’aborder l’au-delà. C’est un cheminement personnel »On lui confie une réalisation dans « une église de quartier », l’église Saint-Maximin. Christian Schmitt : « Ce sont 14 baies vitrées représentant 24 fenêtres qui sont toutes inspirées d’une rare intensité poétique et d’une vision prophétique hallucinante en matière artistique ». L’auteur messin souligne l’importance, « avant d’aborder l’aspect purement artistique des vitraux, de parler de l’homme Cocteau en tant que profondément ancré dans le phénomène mythico-religieux et dans sa façon toute particulière d’aborder le vitrail comme la porte du sacré ». Ce dernier grand chef d’œuvre de Jean Cocteau – qui décède en octobre 1963 – n’a pas eu le retentissement mérité. Christian Schmitt évoque une incompréhension : ces vitraux représentaient « quelque chose d’étrange et ça a déstabilisé ». Pourtant, il n’y avait pas de contradiction avec le message chrétien, c’était simplement sa façon d’aborder l’au-delà. C’est un cheminement personnel .

Dans les années soixante et suivantes, l’ignorance de la grandeur de cette œuvre de Cocteau, et la sorte de mépris qui l’accompagne, n’était pas unanime pour autant. Des Messins se sont élevés contre cet oubli. Qu’en est-il aujourd’hui ? Une réconciliation de Metz avec Cocteau est en marche, notamment illustrée par le baptême d’une place Jean-Cocteau en 2013. Christian Schmitt reconnaît : « Ça a dormi pendant 40 ans mais ça commence à venir ». Il en veut pour preuve ce trio des visites préférées des amateurs d’art contemporain venant à Metz : le centre Pompidou d’abord, puis l’église Saint-Maximin et les vitraux de Cocteau, et la cathédrale. Parce qu’il ne faudrait pas qu’on en oublie Chagall…

(1) site de Christian Schmitt www.espacetrevisse.com