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En difficulté depuis plusieurs années, la filière agricole de la Meuse va, cette année, perdre 100 millions d’euros. Au-delà des chiffres, ce sont des familles entières qui sont aujourd’hui dans des situations très compliquées. Il est urgent d’agir.

L’agriculture française souffre depuis de nombreuses années. Les crises tant conjoncturelles que structurelles s’enchaînent sur un tel rythme que les professionnels, quelles que soient les filières et les productions, ne s’en sortent plus. Département agricole s’il en est (15% de l’emploi du département est lié à l’activité agricole et agroalimentaire) accueillant bon nombre d’exploitations fonctionnant selon un système polyculture/élevage, la Meuse est tout particulièrement concernée par ces difficultés.

Quelques données chiffrées permettent d’en apprécier l’ampleur. Le prix du lait payé au producteur en Lorraine a reculé de 7,4% en 2016 par rapport à 2015 et de 21% par rapport à 2014. En ce qui concerne les grandes cultures, les rendements ont chuté de 38% pour le blé et de 33% pour l’orge de printemps, par exemple. Quant au prix de ces mêmes céréales, ils sont en recul de 10 et 12%, respectivement. Globalement, la perte de valeur de la production agricole est de 764 millions d’euros pour le Grand-Est et de près de 100 millions rien que pour la Meuse.

La situation en 2016 est pire qu’au plus fort de la crise, en 2009. Les dettes des exploitations n’en finissent pas de grossir alors que le revenu agricole par UTH (unité de travail humain) familiale est dans le rouge vif. Il est estimé à – 20 860 euros pour 2016, contre 33 630 euros, toujours par UTH, en 2010. Au 31 décembre 2015, la trésorerie moyenne par exploitation était négative à concurrence de 23 443 euros.

Derrière les chiffres, il y a des Hommes qui, malgré les énormes efforts et sacrifices consentis, ne réussissent plus à sortir la tête de l’eau et à faire vivre leur famille. Dans de nombreuses exploitations, la détresse a entamé le moral des plus endurcis. L’ensemble des acteurs, à l’échelon local et national, concernés par ce secteur d’activité doivent se mobiliser afin de soutenir les éleveurs et les agriculteurs dans la difficulté en développant des aides et des outils innovants et pertinents.

C’est la position défendue par le Département, présidé par Claude Léonard. Au-delà d’une réponse à des situations d’urgence, il importe également de mettre à la disposition des professionnels des moyens leur permettant d’appréhender l’avenir avec confiance et sérénité. Le courage et le savoir-faire des agriculteurs meusiens feront le reste.

TROIS QUESTIONS À CLAUDE LÉONARD PRÉSIDENT DU CONSEIL DÉPARTEMENTAL DE LA MEUSE

leonard_claude (©DR)Présidé par Claude Léonard, le Conseil départemental de La Meuse entend rester actif et présent aux côtés des agriculteurs, même si l’agriculture ne relève plus directement de sa compétence.

Que vous disent les agriculteurs et éleveurs que vous rencontrez sur le terrain?

Ils me font part de leur mécontentement et de leur vive inquiétude. Toutes les filières et tous les systèmes de production sont touchés par cette crise sans précédent et la perte de valeur pour la Meuse avoisine les 100 millions d’euros cette année. Cela vient par ailleurs s’ajouter à 3 années de baisses consécutives. C’est une catastrophe.

Quels sont les outils et dispositifs que le Département mobilise pour aider les professionnels les plus fragiles dans l’urgence ?

Le Département a toujours été solidaire des agriculteurs. Je viens de cosigner avec les partenaires agricoles la convention REAGIR destinée à intervenir auprès de chaque agriculteur sous la forme d’un diagnostic technico-économique. Si la loi NOTRé ne nous permet plus d’intervenir directement en matière agricole, nous restons actifs et proches des agriculteurs meusiens. J’ai ainsi initié, avec le soutien de la Région et de la Chambre d’Agriculture, une réunion avec tous les acteurs agricoles pour ensemble tenter d’apporter des réponses à cette crise. Nous avons ainsi rencontré le Premier Ministre à la maison de l’agriculture pour l’interpeller sur les problèmes agricoles meusiens.

Le redressement de l’agriculture implique la mobilisation de l’ensemble des acteurs concernés. Avez-vous le sentiment que les « choses » bougent dans le bon sens et quelles sont, selon vous, les mesures à prendre au plus vite ?

Je prône un vrai plan national de soutien aux agriculteurs qui pourrait ainsi répondre au besoin de trésorerie à court terme avec notamment la prise en charge d’intérêts permettant une année blanche sur les annuités bancaires, une enveloppe complémentaire pour la prise en charge des cotisations sociales et du financement du report de celles-ci et l’accélération des paiements des aides PAC.

« TOUTES LES ACTIVITÉS SONT DANS LE ROUGE »

hilaire-agriculteur (©DR)Philippe Hilaire (45 ans) dirige l’Earl de l’Échelotte, à Burey-la-Côte, une exploitation de 230 ha, avec un troupeau de 60 vaches laitières et un élevage de taurillons. Avec lui, un employé.

L’année 2016. Une année noire ?

Il est certain que l’année est compliquée, puisque nous devons faire face à une accumulation de problème : la baisse du prix du lait, des conditions climatiques difficiles et des prix sur la viande en baisse. Tout cela se traduit, en ce qui me concerne, par une perte annuelle de revenus d’environ 50 000 euros, dont la moitié liée au lait. C’est ma pire année depuis mon installation, il y a plus de 20 ans. D’habitude, il y a toujours une activité qui permet de compenser les pertes d’une autre, au moins en partie, mais cette année, elles sont toutes dans le rouge. Ce n’est pas simple de se lever matin et de travailler 70 heures par semaine pour finalement perdre de l’argent.

Cela signifie que l’exploitation est en danger ?

Non car j’ai financièrement anticipé des années difficiles. Mon degré d’autonomie est important et je n’ai plus de grosses traites à rembourser. Mon épouse travaille également en tant que salariée, en dehors de l’exploitation, c’est également une chance. On va donc pouvoir passer ce mauvais cap. Mais il ne faudrait pas que ça dure, il faut que le contexte s’améliore, rapidement. Pour certains de mes collègues, notamment ceux qui ont de gros investissements en cours, la situation est bien plus délicate. Autrefois, un agriculteur qui était en difficulté était un professionnel qui travaillait mal, aujourd’hui même les très bons ne s’en sortent pas toujours.

Vous évoquez une amélioration du contexte. Cela implique quoi ?

Ce ne sont certainement pas « les pansements sur une jambe de bois » qui sont actuellement proposés par le gouvernement qui vont changer quelque chose. On nous propose tout simplement de réemprunter pour continuer à pouvoir rembourser nos échéances, en espérant que la situation s’améliore. Bref, ça ne règle rien du tout. Il ferait mieux de prendre des mesures pour interdire la spéculation sur les matières premières, taxer les produits entrant sur le marché dont les producteurs ne respectent pas les normes qui nous sont imposées ou bien encore remettre en place un système où le prix du lait est décidé en commun, avec les professionnels.

Je me suis amusé à faire un petit calcul. Je vends aujourd’hui mon lait au même prix que mon père, en 1975. Lui il en vivait avec 200 000 litres par an. Moi j’en produis aujourd’hui 700 000, je ne m’en sors pas. Dans le même temps, le prix d’un tracteur a été multiplié par plus de 3 et les charges ont flambé.


3 QUESTIONS À JEAN-LUC PELLETIER PRÉSIDENT DE LA CHAMBRE D’AGRICULTURE DE LA MEUSE

jl pelletier (©DR)La Chambre d’agriculture et les organisations professionnelles agricoles meusiennes se mobilisent pour aider les agriculteurs à passer le cap, appellent à des mesures d’urgence, simples et pragmatiques.

Quels sont les leviers dont dispose la Chambre pour aider les agriculteurs en difficulté ?

Les services de la Chambre d’agriculture sont aux côtés des agriculteurs pour les accompagner et les aider à trouver les solutions adaptées à leur situation. Pour se faire, au-delà de demandes individuelles et spontanées de la part de nos agriculteurs, nous mettons en place des réunions techniques, que ce soit en agronomie ou en élevage, destinées à l’ensemble des agriculteurs et planifiées tout au long de cette campagne 2016-2017. Également, notre service d’appui et d’accompagnement humain est en veille pour les personnes les plus en détresse.

Quelle est LA mesure à prendre très rapidement pour redonner du souffle aux professionnels ?

La mesure essentielle repose sur un accompagnement social et financier afin de soutenir les agriculteurs dans leurs relations banques et fournisseurs, pour les aider à financer la prochaine campagne, à passer cette difficulté conjoncturelle et de continuer à vivre dignement.

L’agriculture meusienne a de l’avenir. Quels sont ses atouts pour réussir dans ce monde en transformation ?

De nombreux agriculteurs et exploitations ont parié sur l’avenir avec des investissements importants et des outils performants. Il ne faut pas que cette période difficile mette à mal tous ces objectifs et ces ambitions. Il faut accompagner et parier sur les jeunes investisseurs et sur les investissements de modernisation qui ont été et qui vont être faits, redonnant de la performance à la ferme Meuse. La grande culture adossée à l’élevage reste une force et une richesse dans nos territoires qualifiés de zone intermédiaire, accueillant de la polyculture élevage. Et nous devons investir dans des filières de commercialisation organisées de manière à garder de la valeur ajoutée sur notre département.