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C’est peu dire que le résultat des élections présidentielles françaises était particulièrement suivi dans la Grande Région Transfrontalière. En Wallonie, en Sarre et au Grand-Duché nombreux étaient ceux qui craignaient une victoire, ou pour le moins un score très élevé de la candidate du Front national. À l’évidence, le soulagement est aujourd’hui réel et légitime : une victoire de l’extrême-droite eut été une catastrophe économique, sociale et culturelle pour l’Europe mais aussi pour toutes nos régions transfrontalières.

Ce qui unit en effet potentiellement la Wallonie, le Grand-duché, la Sarre, la Rhénanie Palatinat, la Lorraine et plus largement le Grand Est, ce sont, bien entendu, des flux et des synergies économiques mais aussi une conception de la démocratie privilégiant, au moins dans ses principes, les solidarités et le refus de l’exclusion et des discriminations. Tout le contraire de ce qu’affiche, en France, le Front national.

Ceci étant, les interrogations demeurent. Comment la France, cette « Grande Nation » qui se targue d’être la patrie des droits de l’Homme, peut-elle avoir plus de dix millions de ses citoyens votant pour un parti manifestement xénophobe et totalitaire alors que la poussée populiste s’exprime bien moins fortement dans les régions de l’espace transfrontalier qui s’étend des Ardennes au Rhin en passant par la Sarre ?

Le cas le plus spectaculaire est celui de la Wallonie. Cette Région francophone fait figure d’exception en Europe tant la présence de l’extrême droite y est insignifiante. Les raisons de cet effacement spectaculaire tiennent à une multitude de raisons. Parmi elles, l’absence d’une identité nationale forte mais aussi l’imperméabilité des médias belges francophones aux thèses de l’extrême droite et qui refusent le plus souvent de donner la parole à « des représentants de partis liberticides ».

Il est frappant de constater que, chez nos voisins, la progression de l’extrême droite est limitée alors même qu’ils connaissent parfois des difficultés économiques ou des ruptures sociales. Par ailleurs, le monde politique belge francophone s’accorde pour appliquer un « cordon sanitaire » : dans le cadre d’un système proportionnel les partis politiques démocratiques wallons forment des gouvernements de coalition isolants les embryons d’extrême droites apparaissant parfois ici où là. En Wallonie on ne se laisse pas impressionner par les accusations de collusion que le FN utilise souvent et qui vise à dénoncer « l’UMPS ». On a, au contraire, aucun complexe à construire des coalitions associant d’abord – et seulement – des partis jouant le jeu de la démocratie.

Enfin, le tissu syndical, associatif et social encore bien présent en Belgique francophone, tue dans l’œuf la progression du populisme. Il s’organise autour de structures socialistes ou chrétiennes qui font en sorte que les classes populaires sont moins abandonnées à leur sort qu’ailleurs.

Certes, ce tableau est parfois moins idyllique qu’il n’y parait. Mais dans l’ensemble le modèle social wallon tient plutôt bien le choc et il est assez peu probable qu’émerge dans la Belgique francophone une structure pérenne de vote pour un parti d’extrême droite.

L’absence d’une vraie force organisée d’extrême droite caractérise également le Luxembourg, Au-delà des clichés dont on l’affuble parfois, le Grand-Duché est une démocratie moderne, construite sur le modèle de ses homologues d’Europe du Nord. Le taux de syndicalisation et de lecture de la presse y est particulièrement élevé et l’organisation politique du pays s’appuie elle aussi sur une culture de coalitions et de consensus excluant les extrêmes.

Le conservatisme moral souvent professé par l’extrême droite n’imprègne que très peu la population. Le 15 mai 2015, le Premier ministre en exercice épouse ainsi son compagnon quelques mois après l’entrée en vigueur d’une loi adoptée à une large majorité, sans heurts ni psychodrames.

Ceci étant, là aussi tout est loin d’être parfait. Le Luxembourg est aujourd’hui un des rares pays du monde à compter sur son sol autant de ressortissants étrangers que d’habitants de nationalité luxembourgeoise. Une structuration potentiellement explosive qui n’est pas sans provoquer des phénomènes de rejet chez la population autochtone. Celle-ci a ainsi refusé nettement le droit de vote des étrangers vivant sur le sol luxembourgeois à l’occasion d’un référendum en juin 2013, ce qui tendrait à montrer qu’un vieux fond xénophobe n’épargne pas totalement l’inconscient de la population luxembourgeoise « de souche ».

Juste à côté, tout prédisposait l’Allemagne à subir une poussée populiste en raison de l’arrivée massive de réfugiés sur son sol dans les années 2015-2016. Ils furent ainsi plus de 13 000 à venir s’installer durant cette période dans le seul Land de Sarre. Une immigration massive qui alimenta évidemment une progression de l’extrême droite à travers la création de deux nouveaux partis. Pediga dans un premier temps puis « l’Alternative für Deutschland (Afd). Tous deux développèrent en des termes très violents une xénophobie exacerbée soutenue explicitement par le FN. La progression de ces partis fut certes spectaculaire mais au total elle reste assez limitée. À l’occasion des trois derniers scrutins régionaux du printemps 2017, l’Afd parvint certes à ravir des sièges dans les parlements locaux mais ses scores restent relativement modestes, bien en dessous de la barre des 10%.

Les raisons de la faiblesse relative des organisations populistes allemandes sont à rechercher dans des causes conjoncturelles proches de celles qui s’appliquent à la Wallonie et au Grand-Duché : l’absence de véritable leader, les divisions au sein même des partis qui ne peuvent conserver longtemps la xénophobie comme seul corpus idéologique, le système proportionnel écartant les extrêmes, les médias assez peu perméables voire hostiles aux thèses de l’extrême-droite y compris lorsqu’ils développent une ligne éditoriale flirtant avec le populisme à l’exemple des journaux de boulevard.

Plus au fond, la capacité de l’Allemagne fédérale à se mobiliser autour de consensus dans les moments difficiles fait régulièrement barrage aux poussées populistes. Cela ne veut pas dire nécessairement que les citoyens allemands soient fondamentalement plus vertueux ou plus généreux que d’autres mais leur histoire, marquée par des moments tragiques, et plus encore l’organisation sociale du pays, leur permet de mieux faire face. La puissance des Églises et des organisations caritatives, l’investissement des collectivités territoriales a permis d’accueillir les réfugiés dans des conditions nettement plus décentes que dans bien d’autres pays européens.

Bien sûr il n’y a pas de modèle et l’histoire de chaque territoire est différente. Il est malgré tout frappant de constater que, chez nos voisins, la progression de l’extrême droite est limitée alors même qu’ils connaissant parfois des difficultés économiques ou des ruptures sociales. Côté français, cessons donc de présenter comme inéluctable la progression de l’extrême droite et retenons que certains principes et certains modes de fonctionnement collectifs jouent parfois un rôle déterminant.