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Lancé fin mars, le mouvement Nuit Debout a séduit des milliers de citoyens. Si échanger et débattre n’est jamais vain, se pose désormais la question de la suite à lui donner pour éviter l’essoufflement. 

« Sais-tu ce qui se passe là ? Des milliers de personnes se réunissent Place de la République à Paris, et dans toute la France, depuis le 31 mars. Des assemblées se forment où les gens discutent et échangent. Chacun se réapproprie la parole et l’espace public. Ni entendues ni représentées, des personnes de tous horizons reprennent possession de la réflexion sur l’avenir de notre monde. La politique n’est pas une affaire de professionnels, c’est l’affaire de tous. L’humain devrait être au cœur des préoccupations de nos dirigeants. Les intérêts particuliers ont pris le pas sur l’intérêt général. Chaque jour, nous sommes des milliers à occuper l’espace public pour reprendre notre place dans la République. Venez nous rejoindre, et décidons ensemble de notre devenir commun ». C’est le « manifeste » que l’on peut lire sur la page internet du mouvement Nuit Debout qui est né suite à la manifestation, fin mars, contre la loi El Khomri. Nourri aussi, par des films et documentaires, notamment le Merci Patron de François Ruffin. Depuis le mouvement a essaimé à travers tout le territoire. Mouvement nourri aussi, par des films et documentaires, notamment le Merci Patron de François RuffinEn Lorraine, des rendez-vous réguliers sont organisés à Metz, Nancy, Épinal… Et dans des villes de moindres importances (en termes de population s’entend), des citoyens tentent de fédérer. Pour faire quoi ? Eh bien tout d’abord pour se rencontrer et échanger avec d’autres personnes qui en ont ras-le-bol de voir comment évolue le monde pris en otage par des politiques dont l’intérêt général n’est pas la priorité. Pour vivre pleinement la démocratie. Pour enrichir leur réflexion sur de grands sujets d’actualité via différentes commissions : écologie, éducation, féminisme… « Pour éviter, tout simplement, de rester, seule, à ruminer dans son coin, à se révolter devant son écran d’ordinateur alors que le fric détruit le monde et que l’on a le sentiment qu’ils sont de plus en plus nombreux à n’en avoir rien à foutre de rien. J’ai deux enfants, ce n’est pas le monde que je veux leur laisser », souligne Tatiana qui s’implique dans le mouvement, à Metz. Si le fait de libérer la parole et d’être en mouvement (ne serait-ce que dans sa tête) est un point positif en soi, la question se pose de savoir pour aller où et faire quoi car le risque est de tourner en rond. Certes, quelques semaines seulement après le démarrage, il n’y a pas forcément d’urgence (si ce n’est qu’il faudrait peut-être capitaliser sur les petites victoires accumulées). Entre les « on verra bien » et les adeptes de la création d’un parti politique citoyen, tout est envisageable. Fin avril François Ruffin, qui est également le rédacteur en chef du journal Fakir, a, lui, plaidé pour un rapprochement avec les syndicats afin de redonner du souffle. « Nous ne sommes pas amis avec tout le monde. Et nous n’apportons pas la paix »Pour faire bouger les choses, le sociologue et économiste Frédéric Lordon, l’un des penseurs du mouvement (mais pas le porte-parole) a des idées plus radicales. Il défend une démarche visant à déposer des grains de sable partout où c’est possible afin de faire dérailler le système des « dominants » tout en fédérant les « dépossédés ». « Je m’en excuse, mais je le dis quand même : nous ne sommes pas ici pour faire de l’animation citoyenne « all inclusive » comme le voudraient Laurent Joffrin et Najat Vallaud-Belkacem. Nous sommes ici pour faire de la politique. Nous ne sommes pas amis avec tout le monde. Et nous n’apportons pas la paix », a-t-il déclaré le 20 avril dernier. Bref, le débat démocratique, la tolérance, l’écoute et tout le toutim ont leurs limites.  Alors, bien entendu, le mouvement n’a pas que des adeptes. Et il n’y a pas que les riverains de la place de la République que les « Nuit Debout » commencent à sérieusement à agacer. La classe politique, notamment à droite, multiplie les petites phrases. Avec plus ou moins d’à propos et de subtilité. Le « Nous ne pouvons pas accepter que des gens qui n’ont rien dans le cerveau viennent sur la place de la République donner des leçons à la démocratie française » de Sarkozy en est illustration. Du côté de la place de la Comédie où se réunissent les « Nuit Debout » de Metz, ça a fait sourire venant de l’ex-président qui aurait pu simplement dire : « Cassez-vous, pov’ cons ».


TOUJOURS DEBOUTS

nuit-debout-Metz-(©-Florent)Ils s’appellent Yann, Tatiana, Frédérique ou bien encore René… Tous les soirs, ou presque, ils se réunissent avec d’autres, jeunes et moins jeunes, sur la place de la Comédie, à Metz. Comme des milliers de citoyens à travers toute la France mais également à l’étranger, ils adhèrent au mouvement Nuit Debout. (Photo : Florent)

Avec des motivations diverses mais un même besoin de se retrouver, d’échanger. « Ici, j’ai le sentiment de véritablement vivre ce que doit être la démocratie », souligne Yann. « C’est un lieu d’échanges et de débats, On travaille ensemble sur des solutions humaines et collectives à l’heure où le système s’attache à faire en sorte que l’individu disparaisse, à l’heure où la grande industrie nous considère avant tout comme des marchandises », indique René. « Le fait de s’enrichir mutuellement », Frédérique qui a rejoint Nuit Debout, dès le premier jour car touchée par la mobilisation des lycéens contre la loi El Khomri, y est également très sensible. Pour que ces échanges soient constructifs, différentes commissions thématiques ont été définies. Des ateliers sont également organisés afin d’acquérir de nouvelles compétences. Le 19 avril, il s’agissait de s’initier à la prise de parole en public. Une semaine plus tard, il était dédié à l’utilisation d’un « Rocket stove », « un poêle à bois très efficace fabriqué à partir de matériaux de récupération », est-il précisé sur le Facebook du collectif. « Le partage et la mobilisation passent également par les réseaux sociaux », confirme Frédérique. Si en ce 26 avril, ils ne sont que quelques-uns à se réunir sous les arcades, pour se protéger de la pluie glacée, le mouvement ne s’essouffle pas. « Il est certain que si on compare le nombre de participants ce soir, aux 400 personnes présentes lors du premier soir, on se dit que ça sent la fin. Mais ce n’est pas le cas. Entre les rencontres quotidiennes, les gros rendez-vous du vendredi soir et les réseaux sociaux, il prend au contraire de l’ampleur », souligne Yann. « Il y a un réveil populaire. On ne va pas trouver du jour au lendemain des solutions pour un mettre un terme à 50 ans de bordel mais j’ai le sentiment que ce mouvement sera durable. On ne peut pas, de toutes façons, continuer comme ça », conclut Tatiana.


aissate-ba-(©DR)AISSATE BÂ – CHANTEUSE (VOSGES)

« Je ne peux pas être régulièrement physiquement présente car j’habite un peu loin mais je suis de près l’évolution de Nuit Debout. Je ne pense pas que tous les politiques soient tous des « méchants », mais nous sommes dans un système qui ne fonctionne pas. Il faut donc repenser les choses. J’en suis convaincue depuis des années. Nuit Debout est une opportunité pour le faire de manière intelligente, dans l’échange. C’est donc une bonne chose car le malaise est réel. Nombreux sont les gens qui sont excédés. Les choses changeront de toute façon car les conditions sont réunies mais je préfère que le changement s’opère dans la paix plutôt que dans la violence. »


philippe-grégoire-(©DR)PHILIPPE GRÉGOIRE – FONCTIONNAIRE (METZ)

« Au début, j’ai pensé que des citoyens avaient décidé de prendre la parole. Très bien. Puis, je me suis rendu compte que l’on avait surtout à faire à une bande de fachos d’extrême gauche. Cracher sur un académicien, faut arrêter ! Et quand j’écoute leur maître à penser Frédéric Lordon, il tient des propos inadmissibles. Choquants. C’est un facho (d’extrême gauche) qui n’a jamais travaillé de sa vie. La Nuit Debout, pour moi, c’est mon père, boulanger, c’est la police, les infirmières, pas ces gens là. »


guillaume-nuit-debout-(©DR)GUILLAUME TRAN THANH – LYCÉEN – MEMBRE DES JEUNES COMMUNISTES DE MOSELLE (METZ)

« Je ne peux pas participer aux rencontres autant que je le souhaiterais mais dès que je suis disponible, je m’y rends. Pour moi, Nuit Debout c’est avant tout l’occasion d’échanger et de discuter avec des personnes d’univers différents. C’est très enrichissant. Il était temps de libérer la parole qui, depuis des années, était restée enfermée. Je m’implique notamment au sein de la commission jeunesse. Je ne sais pas du tout comment le mouvement va évoluer dans les semaines à venir, mais ce dont je suis certain, c’est que l’on en décidera ensemble, collectivement ».


Valerie-Debord-©-Maxppp-300x150VALÉRIE DEBORD – PORTE-PAROLE NATIONALE DES RÉPUBLICAINS (NANCY)

« J’avoue ne pas en penser grand-chose. On évoque souvent Nuit Debout comme étant un mouvement de jeunes mais il s’avère très hétérogène. Pour l’heure, je constate que cela parle beaucoup mais cela ne suffit pas. Lorsque l’on veut changer les choses, il faut aussi se positionner comme une force de proposition. Je ne vois pas non plus émerger de leader susceptible de porter des idées. J’ai le sentiment que tout cela tourne en rond. Ce qui est regrettable, même si ce n’est pas directement lié au mouvement, ce sont les débordements et les violences qui accompagnent les rencontres, notamment à Paris ».