« En Allemagne, la politique ça se joue à six(1) et c’est toujours Angela Merkel qui gagne à la fin ». Ainsi pourrait-on résumer le dernier succès électoral de la Chancelière allemande, par analogie avec l’adage bien connu des amateurs de football, lorsqu’il s’agit d’évoquer les succès internationaux de la Mannschaft, l’équipe nationale allemande. Une forme de nouveau théorème que pourraient énoncer les spécialistes de la science-politique outre-Rhin.

Angela Merkel, remporte le match de bien curieuse façon et sans panache aucun. Mais qu’importe la manière, la voilà repartie pour un 4e mandat. C’est suffisant pour faire pâlir de jalousie nombre de chefs d’Etat, à travers le monde, qui aimeraient ainsi caracoler en tête de leur Bundesliga respectives. Pourtant, cette dernière victoire est une victoire en trompe l’œil.

En priorité pour la chancelière elle-même, tout d’abord. Elle sort pour le moins fragilisée d’un scrutin au cours duquel elle n’a pas été en mesure d’arrêter la lente érosion de son parti, la CDU, entamée en 2009. Si elle arrive en tête du scrutin, il lui faut se contenter d’une victoire à la Pyrrhus. En effet, quand bien même personne n’a été en mesure de rivaliser avec « la fille de l’est« , celle-ci n’a pas pu empêcher la montée d’une vague populiste.

Il faut se rendre à l’évidence, Angela Merkel n’est pas un rempart aux poussées xénophobes de ses concitoyens. C’est indéniablement de mauvais augure pour l’avenir.Il va lui falloir désormais compter avec un Bundestag « enrichi » d’une centaine de députés de l’AfD. On mesure la portée plus que symbolique de ce chiffre, au pays qui a vu naître et se développer, par la voie démocratique, le parti National Socialiste dans les années 1930. Il faut se rendre à l’évidence, Angela Merkel n’est pas un rempart aux poussées xénophobes de ses concitoyens. C’est indéniablement de mauvais augure pour l’avenir.

Victoire en trompe l’œil pour l’Allemagne ensuite, qui démontre que son fameux «modèle», est contesté de l’intérieur. Le pays réel, ne partage visiblement pas toutes les vertus de sa Chancelière et ne s’y retrouve pas dans des résultats économiques florissants qui laissent, à son sens, trop d’Allemands au bord du chemin. Le contrat social est, pour le moins, mis à mal. Les mois à venir risquent d’être difficiles au pays de Goethe.

Outre ses faiblesses structurelles, au premier rang desquelles se situent sa démographie, le pays va devoir montrer sa capacité à constituer une nouvelle coalition. Elle sera forcément « Jamaïque » puisque, d’une part, Angela Merkel s’est immédiatement opposée à y associer les partis radicaux (Die Linke et l’AfD) et que, d’autre part, Martin Schulz, le leader du SPD, s’est dit résolu à inscrire son parti dans une ferme opposition. Frau Merkel l’a cannibalisé, on ne l’y reprendra plus.

Ne restent donc plus que les Chrétiens démocrates, les Libéraux et les Verts pour s’entendre. Une situation inédite au plan fédéral et une gageure vue de France, qui ne peut, culturellement comprendre, comment un tel ménage à trois peut envisager de couler des jours heureux. Mais après tout, une telle coalition existe bien en Sarre et dans le Schleswig-Holstein. Pourquoi ne serait-elle pas reproductible à l’échelon national ? Cela dit, on souhaite bien du plaisir à la Chancelière pour répartir les maroquins ministériels au sein d’une coalition aussi hétéroclite.

Tout ceci pourrait n’être qu’une péripétie si, derrière les enjeux allemands, ne se jouait l’avenir de l’Europe. Et cette fois, ce n’est pas un trompe l’œil. Face à tant d’incertitudes, il va être difficile de sceller une alliance forte et espérer relancer le moteur franco-allemand, comme le Président Macron l’appelle de ses vœux. À moins qu’Angela Merkel n’ait senti le vent du boulet et qu’elle sache dès lors, faire preuve de l’humilité nécessaire pour redonner un nouveau souffle à la relance européenne.

La Chancelière va peut-être enfin comprendre que la morgue allemande n’a plus court et que c’est peut-être hors de ses frontières que se situe son salut personnel. Si elle souhaite inscrire définitivement son nom dans l’histoire de son pays, il lui faut mettre ses pas dans ceux de celui qui fut un jour son mentor, Helmut Kohl l’Européen. C’est le prix dont elle devra s’acquitter pour espérer retrouver la « Deutsche Qualität ».

(1)Les conservateurs chrétiens de la CDU/CSU, les sociaux-démocrates du SPD, l’Alternative pour l’Allemagne (AfD), les libéraux du FDP, la gauche radicale Die Linke et les Ecologistes Die Grüne.