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Qu’est-ce que la divinité ? L’interrogation accompagne l’Homme depuis la nuit des temps. Nombreux sont les penseurs qui ont esquissé des tentatives de réponses, pour épouser les angoisses de la terre ou transcender le sens de la vie. Mais rarement un philosophe aura poussé aussi loin la réflexion, en introduisant une nouvelle approche, celle de la séparation entre la foi et le savoir, conduisant à une démonstration rationnelle de l’existence de Dieu. Spinoza est l’esprit qui a participé à l’éveil de la pensée européenne.

Selon un proverbe rabbinique plein d’humour, « le plus important, c’est Dieu, qu’il existe ou… qu’il n’existe pas ». Baruch Spinoza connaissait sûrement cet adage, lui qui a consacré sa vie à tenter d’éclairer la question sous un jour nouveau. Le fil conducteur d’un combat destiné à essayer d’approcher la véritable nature des choses. Non pas pour donner naissance à un syncrétisme spirituel, comme aurait pu le faire n’importe quel autre homme de son temps ayant subi de nombreuses influences religieuses, mais pour révolutionner l’approche théologique traditionnelle.

Comme tous les grands génies de la pensée, Spinoza doit d’abord s’affranchir des certitudes de sa culture familiale. Un premier combat difficile car l’atavisme familial est lourd à porter pour ce fils d’une famille juive marrane(1) portugaise, installée dans les Provinces-Unies (2), pour fuir l’Inquisition. L’endroit est, au XVIe siècle, un empire colonial et commercial accueillant aux Juifs. On y brasse autant les marchandises et les espèces sonnantes et trébuchantes que les idées.

Lorsqu’il naît à Amsterdam, le 24 novembre 1632, il est déjà, sans le savoir, le fruit d’une vision interreligieuse de l’existence. Ses parents le prénomment Baruch, qui signifie « béni », dans la langue hébraïque. Plus qu’un symbole, c’est déjà une perspective pour le jeune enfant. Comme tous ceux de son âge, de sa condition sociale modeste et de sa confession, il subit les enseignements de l’école de Talmud Torah. C’est le passage obligé, dans une culture qui accorde aux racines et à la transmission, une importance primordiale. Il s’initie ainsi à l’hébreux, aux Écritures et au Talmud et découvre la philosophie du Rabbin Maïmonide(3) qui exercera sans nul doute sur lui une influence certaine.

Pour Spinoza, Il ne saurait y avoir aucune représentation anthropomorphique du divin, puisque Dieu, c’est la nature.Comme ce dernier au XIIe siècle, il ne tient pas de discours convenus, ceux que l’on a envie d’entendre. Dût-il lui en coûter dans sa vie personnelle. Il n’a pas à attendre longtemps pour être mis à l’index pour sa pensée libre. À seulement 24 ans, il fait l’objet d’une excommunication à titre définitif(4). Un événement rare, qui lui est valu notamment par sa fréquentation trop assidue des hétérodoxes de toutes confessions, eux-mêmes tous lecteurs assidus, comme lui, des écrits de René Descartes.

Qu’à cela ne tienne, il a brisé un premier carcan. Il peut dès lors, laisser éclore sa vision personnelle de Dieu et des religions. Encore faut-il pour ce faire, disposer de l’indépendance financière. C’est dans ce but qu’il taille des lentilles optiques pour lunettes et microscopes. Amusant clin d’œil du destin, que ce travail opératif sur des prismes de lecture qui permettent de porter un regard sur le monde. Une activité qui ne l’empêche pas d’écrire et de dispenser des cours sur la doctrine de Descartes ou de construire sa pensée sur l’éthique ou la théologie. En esprit radicalement libre, comme toujours. De quoi nourrir les accusations d’athéisme qui sont proférées à son endroit par toutes les communautés religieuses.

Il n’en a que faire, même si le combat pour la liberté de définir son Dieu se fait tous les jours plus difficiles. Les Provinces-Unies deviennent en effet moins libérales au plan des idées, du fait de leur invasion par la France. La sagesse voudrait qu’il quitte le pays. L’Électeur palatin(5) lui propose de l’accueillir à l’Université de Heidelberg. Il refuse. Toujours ce même souci de rester libre et indépendant.

Il choisit de s’installer à La Haye en 1670, ville qu’il ne quittera plus jusqu’à sa mort, sept ans plus tard, seul, mais non isolé. Jusqu’au bout, il trouve sa place au sein d’un réseau d’amis, d’admirateurs et de correspondants qui continueront à entretenir avec lui des relations épistolaires ou lui rendront visite. Leibniz fait partie de ceux qui lui rendent visite.

Ses principaux livres, notamment L’Éthique, son œuvre majeure, et son Traité politique ne seront publiés qu’à titre posthume. Il y délivre une pensée ouverte en conscience sur les réalités du monde. Son credo est aussi simple que révolutionnaire pour l’époque et pour les siècles qui suivront : loin d’être démoralisatrice, seule la lucidité peut rendre heureux. Le salut se trouve dans cette dernière et dans l’acceptation de l’idée selon laquelle Dieu n’est que l’idée de la nature. Le « vrai » Dieu est immanent au monde(6) et ne constitue que la science pratique de ce qui est. Il ne saurait donc y avoir aucune représentation anthropomorphique du divin, puisque Dieu, c’est la nature.

En véritable cartésien, il se livre à une démonstration rigoureuse, quasi scientifique, s’appuyant sur des définitions, des axiomes, des postulats et des corollaires, comme on le ferait dans les meilleurs traités de géométrie. La définition d’un Dieu sans relation à une quelconque Église ou dogme qui n’est accessible que par le savoir et la connaissance. Une idée insupportable en son époque, pour l’ensemble des mouvements religieux. Une pensée qui reste, de ce point de vue, d’une incroyable modernité.

(1) Les Marranes sont des Juifs de la péninsule ibérique convertis de force au christianisme, mais qui ont maintenu secrètement une pratique du judaïsme.
(2)Les Provinces-Unies constituent l’équivalent des Pays-Bas septentrionaux.
(3) Moshe ben Maïmon, dit Moïse Maïmonide, fut l’une des plus grandes autorités rabbiniques médiévales. Tout à la fois théologien et métaphysicien, il est l’auteur d’une des plus importants codes de la loi juive, le Mishné Torah.
(4) Ce que l’on appelle dans la loi hébraïque un herem, en l’occurrence une mise au ban de la société.
(5) C’est ainsi que l’on nommait au XVIIe siècle l’un des sept princes-électeurs exerçant sa souveraineté sur le Palatinat
(6) « Deus sive natura » : « Dieu, c’est à dire la nature… » (in L’Éthique)

LE MANTEAU TROUÉ

L’intolérance est malheureusement une triste réalité qui traverse les époques. Il est des humains pour lesquels il est impossible d’accepter la différence ou l’altérité. Spinoza a fait l’expérience, dans sa propre chair, des excès du fanatisme. En effet, un soir, un exalté, sûrement irrité par les écrits et les propos du philosophe, a tenté de poignarder ce dernier. Il en est resté une blessure, heureusement non mortelle pour le philosophe néerlandais, et… un manteau troué par la lame du couteau. Selon la légende, Spinoza aurait conservé toute sa vie ce vêtement, pour se rappeler que la passion religieuse mène à la folie.


L’ÉTHIQUE

Nos sociétés modernes ont fait du vocable « éthique » un mot valise. Pour Spinoza, qui en a fait le cœur de sa réflexion, la notion prend un contenu bien différent de celui qu’il revêt de nos jours. L’Éthique est la science pratique de ce qui est. On est donc loin d’une conception morale. Spinoza ne pose pas la question du « bien » ou du « mal », mais du « bon » et du « mauvais » pour l’Homme. Le bon représentant tout ce qui vient augmenter notre puissance d’exister et donc provoquer en nous une disposition à la joie. En sens inverse, tout facteur réduisant notre puissance d’exister, provoque immanquablement de la tristesse. Comme on peut le lire dans Éthique III : « On ne désire pas une chose parce qu’elle est bonne, c’est parce que nous la désirons que nous la trouvons bonne  ». Dans la pensée spinoziste, c’est donc le désir qui produit les « valeurs » et non l’inverse.


SPINOZA DANS LE TEXTE

«Les hommes ont donc tenu pour certain que les pensées des dieux surpassent de beaucoup la portée de leur intelligence, et cela eût suffi pour que la vérité restât cachée au genre humain, si la science mathématique n’eût appris aux hommes un autre chemin pour découvrir la vérité ; car on sait qu’elle ne procède point par la considération des causes finales, mais qu’elle s’attache uniquement à l’essence et aux propriétés des figures. » (L’Éthique)
« Tout ce qui est contraire à la Nature est en effet contraire à la Raison ; et ce qui est contraire à la Raison est absurde et doit en conséquence être rejeté. » (Traité théologico-politique)
« Dieu, cet asile de l’ignorance » (L’Éthique)