Acteur et témoin, observateur concerné, militant pour la sauvegarde de l’industrie minière et sidérurgique en Moselle, l’autodétermination du peuple algérien ou encore en faveur de l’écologie, Pierre Verny a capturé dans ses photographies quarante années d’engagement. Sa passion pour l’image fait l’éloge de la contemplation et de la lenteur, ses clichés constituant autant de traces d’histoires en marche.

Pierre-Verny (© DR)En 1954, vingt années avant d’acquérir son premier appareil photo, Pierre Verny s’installe à Florange en provenance du Pas-de-Calais, son CAP d’ajusteur en poche, pour travailler au laminoir à froid. Il adhère rapidement à la CFTC tandis que la guerre d’Algérie fait rage. Après une conférence d’André Mondouz à laquelle il assiste, il est contacté par le FLN pour héberger ses responsables de l’Est de la France et faire office de chauffeur et de boîte aux lettres. Un jour de janvier 1962, deux agents de la DST frappent à sa porte : son engagement lui vaudra quelques mois d’incarcération. Stoïque, « le Taiseux », comme on le surnomme, met à profit cette période pour lire, notamment la presse, et écouter la radio. Licencié puis ré-embauché par Sollac quelques années plus tard, il est délégué du personnel durant les grèves de 1968.

Témoin assidu de l’histoire locale des solidarités

Haut-fourneau-Uckange (© DR)

Uckange / Haut – fourneau avant démolition (© DR)

La photographie survient donc dans la vie de Pierre Verny quelques années plus tard : elle a attendu de devenir une évidence, un besoin, celui pour l’homme d’exprimer sa sensibilité et de porter son regard sur les événements, de témoigner, de se soigner aussi. « C’est à la suite d’une période très difficile pour moi que j’ai acheté mon premier appareil photo, explique Pierre Verny. Ça a été une thérapie ». Il suit dès lors ses camarades mineurs et sidérurgistes dans tous leurs combats, à cette période où ont lieu les premiers démantèlements d’usines : c’est une partie de sa vie qui disparaît, et le besoin impérieux de « laisser des traces » s’impose.

Lors des manifestations contre le projet de construction de la centrale nucléaire de Cattenom, ou d’Uckange à Paris lors de la Marche pour l’Égalité et contre le racisme, mal surnommée « Marche des Beurs », Pierre est bien souvent le seul photographe. Cela lui permet de prendre tout son temps pour observer, s’installer, « travailler avec la lumière ». Lui qui n’a bénéficié quasiment d’aucune formation artistique a fait du cinéma son école de l’image : Pasolini, Fellini, Godard, Tati, Bunuel, Clerc, Renoir… des influences qui motiveront son utilisation systématique du noir et blanc.

Thionville-manifestation-1977 (© DR)

Thionville – 11 juin 1977 / Manifestation contre la construction de la centrale nucléaire de Cattenom ( ©DR )

Pour Pierre Verny, la photographie est autant un acte militant et citoyen qu’artistique, le moyen d’exprimer son goût pour la contemplation et l’observation. « Je revendique le droit à la lenteur, j’aime travailler sur la longueur » précise-t-il. C’est ainsi qu’il suit le démantèlement des hauts-fourneaux en se rendant régulièrement sur les chantiers, livrant des clichés qui allient témoignage et poésie, mettant en scène les derniers instants de ces monstres d’acier que les sidérurgistes se plaisent à comparer à des êtres vivants. Témoin assidu de l’histoire locale des solidarités, Pierre Verny est aussi un esthète. Proche de l’esprit des « photographes concernés » de la revue Contre-jour, l’un de ses premiers livres de chevet sera Photographie et société, la thèse de Gisèle Freud et ses photographies des manifestations d’étudiants allemands contre le nazisme. Cet amoureux de littérature, de poésie et de théâtre est tout autant touché par la lumière de photographes comme Édouard Boubat, Jean Dieuzaide ou encore du grand Willy Ronis, qu’il rencontrera au début des années 90 lors d’une soirée qui lui est consacrée à l’espace Gérard Philippe à Jarny. « Il avait sur lui des diapositives et nous a organisé une projection privée, nous avons dîné… c’est l’un de mes plus beaux souvenirs. Il a aussi photographié le Front populaire en 1936 » rappelle Pierre Verny.

« Je revendique le droit à la lenteur, j’aime travailler sur la longueur »

Pierre photographie moins aujourd’hui. Il se souvient de l’affluence lors de la lutte contre la fermeture des hauts-fourneaux à Florange, où l’armée de photographes présents et le mitraillage numérique ont rendu sa démarche d’observateur tranquille un peu plus compliquée à mettre en œuvre. Il continue néanmoins de développer, de répertorier dans des dizaines de classeurs toute une vie en images, une géographie humaniste en noir et blanc. Autant de souvenirs pour leur auteur, mais aussi les illustrations, précieuses pour la mémoire collective, de tout un pan de l’histoire régionale.