Philippe Serre (© Philippe Lorin)C’est le sort, classique, réservé aux grandes pages de notre histoire : les mythes et les légendes se mêlent aux faits et vérités. L’épisode du vote des pleins pouvoirs à Philippe Pétain, le 10 juillet 1940 à Vichy, charrie quelques approximations du genre. L’on dit par exemple – cet argument étant notamment servi dans les débats sur la responsabilité de l’État français – que c’est la Chambre du Front Populaire qui accorde ces pouvoirs. C’est faire fi des sénateurs qui votaient aussi à Vichy (en tout, 846 parlementaires sont inscrits pour ce vote, 649 s’expriment, 569 votent Pour, 80 Contre). Ce raccourci de l’Histoire fait aussi l’impasse sur un contexte fait de peur. Pétain, de surcroît, est alors populaire.

« Ce qui agissait, c’était la peur. La peur des bandes de Doriot, à Clermont-Ferrand, la peur des Allemands à Moulins [NDLA : au nord de Vichy] », rapporte Léon Blum dans ses Mémoires. L’historien Jean-Pierre Azéma évoque « l’extrême confusion d’une époque bouleversée par la défaite, l’exode, les rumeurs de coup d’État militaire et la crainte d’un passage sous tutelle du pouvoir nazi (…) Ce climat de panique, combiné à l’absence de plusieurs leaders socialistes, explique pourquoi ces parlementaires n’ont pas su mobiliser plus largement pour défendre la République ».

Pour dresser un tableau d’époque à peu près complet, il faut souligner que 61 députés communistes sont interdits de parlement, déchus de leur mandat depuis janvier. Il n’empêche que sur les 569 Pour, 286 sont classés à gauche, 237 à droite. Et il n’empêche que Blum, alors député de l’Aude, se retrouve bien seul. Il le dit avec des mots terrible : « Tel camarade, qui à mon entrée dans la salle s’était précipité vers moi la main tendue, m’évitait visiblement au bout d’une heure. De moment en moment, je me voyais plus seul, je me sentais plus suspect ».

Parmi les 80 qui disent Non à Pétain, 73 sont étiquetés à gauche, dont Philippe Serre, député de Briey, brillant orateur, avocat à la Cour d’appel de Paris, républicain socialiste.Parmi les 80 qui disent Non à Pétain, 73 sont étiquetés à gauche, dont Philippe Serre, député de Briey, brillant orateur, avocat à la Cour d’appel de Paris, républicain socialiste – on le présente aussi comme « indépendant de gauche » – et ministre du Front Populaire (il est notamment secrétaire d’État au Travail).

Il est élu pour la première fois député du Pays Haut en 1933, après avoir frôlé l’exploit en 1932, infligeant au maître des forges, François de Wendel, un ballottage très serré. Au premier tour, l’écart n’est que de 56 voix entre les deux hommes. Philippe Serre a la double réputation de l’humaniste et du pragmatique. Il est l’un des premiers à soutenir le colonel de Gaulle, dont la stratégie militaire audacieuse ne fait pas l’unanimité.

Le gaulliste Léo Hamon, porte-parole du Gouvernement de Chaban-Delmas, parlait d’un Philippe Serre « pacifiste résolu, catholique très laïc, isolé talentueux, chaleureux, attentif aux grandes causes d’intérêt humain. Il fut un des 80 Non et quand on annonça le résultat du scrutin, il cria « Vive la République quand même ! », exclamation qui allait devenir une des devises de notre résistance ».

Ce 10 juillet 1940, à l’opéra-théâtre de Vichy transformé en parlement (ou ce qu’il en reste), un second député lorrain dit Non : le Meusien Gaston Thiébaut, maire de Verdun depuis 1935. Il connaît le Maréchal Pétain, il l’a reçu à Verdun et il éprouve du respect à son endroit. Mais ce député « rad-soc » est aussi très impliqué dans l’accueil des réfugiés républicains espagnols.

« En février 1938, il fait partie d’une mission parlementaire dans l’Espagne républicaine, qui le mène à Barcelone, Valence puis Madrid, déchirée par des combats meurtriers. L’horreur de cette guerre civile, ainsi que la lecture de Mein Kampf, le déterminent plus que jamais à lutter contre le fascisme », écrit un de ses biographes, décrivant aussi son arrivée à Vichy, le 6 juillet, description très proche de ce qu’exprime Blum : « Thiébaut constate l’atmosphère délétère entretenue par Pierre Laval ».

C’est l’une des grandes et vieilles marques de fabrique des pouvoirs fascistes : la création d’atmosphères et climats, le plus souvent de tension et de terreur.