(© Vianney Huguenot)
L’une des portes d’entrée de la ferme de Lydie et Marc Billon se situe dans le répertoire de Brel. A la lettre E, comme Éclusiers. Ce couple de Meusiens, installé à Bislée, près de Saint-Mihiel, porte une conception audacieuse et généreuse des métiers d’éleveurs, paysans et trufficulteurs. Les dire pas comme les autres serait un peu plan-plan. Nous dirons qu’ils cultivent l’essentiel, fait d’art de vivre, de goût des autres et du risque. Avec la conviction qu’on est tous dans la même barque. Photographie de deux belles âmes.

Marc : « J’aime bien cette phrase de Jacques Brel, dans Les Éclusiers : « les mariniers me voient vieillir, je vois vieillir les mariniers ». C’est qu’il y a des gens qui se déplacent, d’autres qui sont immobiles, mais ils s’apportent mutuellement. Nous, on a apporté quelque chose ici. On est des voyageurs immobiles ». Le « on » est primordial chez les Billon. On s’y perd même parfois. Elle parle de lui. Lui, d’elle. Elle : « Il lisait Boris Vian en même temps qu’il faisait de la farine ». Lui : « Elle a parfois du mal à s’avouer qu’elle n’est pas Meusienne mais elle est très attachée aux paysages ». Couple fusionnel, comme on dit dans les magazines de psys. Un couple, en tout cas, fait de deux personnalités fortes et attachantes, qui puisent l’une et l’autre dans des parcours familiaux étonnants et passionnants, des parcours aux sentiers d’aventuriers.

Lydie et Marc Billon élèvent des Galloway, une race de vaches écossaises, belles comme des effrontées, douces comme la Meuse qui coule à deux pas, rustiques et solides. Lydie est Franc-Comtoise de naissance. Elle est Meusienne par amour, de Marc mais aussi des paysages de ce merveilleux far-ouest lorrain. Lydie : « On s’est connus avec Marc, on avait 13 ans. Lui est tombé amoureux à 15 ans, mais moi j’étais une petite fille sauvage. Alors il m’écrivait des poèmes. Tous les deux, nous avons eu des parcours très riches ». Ce n’est pas essentiellement du côté des paternels qu’ils ont pris goût à la terre. Le goût de l’aventure et du travail bien fait, sans doute oui. Le papa de Marc était mécanicien d’avion. Celui de Lydie, menuisier.

Le site où Lydie et Marc sont installés, baptisé Ferme de Navi, traîne une longue, belle, parfois douloureuse histoire. Marc Billon évoque sa maman, Michèle, « qui avait repris les biens familiaux, ses grands-parents qui avaient divorcé (situation rarissime à l’époque), et sa grand-mère qui jouait du piano. « Maman était viscéralement attachée à cette terre et à ses bêtes». En 1939, pendant la période de débâcle, ils quittent la ferme, puis reviennent assez vite. « Ce qui a le plus choqué maman, c’est d’avoir à laisser ses vaches, et quand elle est rentrée, c’est de constater qu’elles n’avaient pas été traites ». Lydie et Marc ont hérité de cet « amour de l’élevage ». « L’élevage avec un grand E ! », insiste Lydie Billon.

Branchez-les sur l’actualité, sur les sujets qui débordent des télés et des radios sur la condition animale, ils vous servent une réponse taillée dans l’évidence : « La question du bien-être animal, on ne se la pose même pas, c’est une évidence ! C’est un état d’esprit, une façon de faire cohérente, naturelle, par rapport à tout ce qu’on fait par ailleurs, et tout ce qu’on a envie de faire. On sait qu’on élève pour des raisons économiques, mais on n’en élève pas moins nos bêtes avec amour. Et quand nous les emmenons à l’abattoir, nous le faisons nous-mêmes, on ne délègue pas, on les accompagne, on le fait de façon à perturber le moins possible l’animal. On le fait avec élégance ».

Ces animaux, dont ils parlent avec tant de tendresse, ce sont des Galloway, une race de vaches écossaises, belles comme des effrontées, douces comme la Meuse qui coule à deux pas, rustiques et solides. S’il règne à la Ferme de Navi une atmosphère unique, tendre et paisible, tricotée avec des regards, des attentions, des sourires, des échanges, tout n’est pas idéal, tout n’est pas allé de soi.Les 140 Galloway, dont Lydie est un peu la maman, c’est désormais Sébastien qui s’en occupe, un jeune Meusien qui s’est installé sur la Ferme de Navi. « On continue de lui filer un coup de main ». « On a toujours été convaincus de la pertinence de cette race. C’est une viande très dense, avec beaucoup de saveur, et qui ne forme pas de mauvais cholestérol. Ça peut correspondre à la demande telle qu’elle va être, car on est dans une période où les gens mangeront de moins en moins de viande ». Quelle que soit la raison du départ de leurs vaches, pour l’abattoir, ou pour Angoulême « où elles tiendront compagnie à des chevaux », ou chez ce couple d’Anglais qui « pratique en Ariège la diversification touristique », c’est toujours un déchirement. « On a une communication incroyable avec ces bêtes ».

S’il règne à la Ferme de Navi une atmosphère unique, tendre et paisible, tricotée avec des regards, des attentions, des sourires, des échanges, tout n’est pas idéal, tout n’est pas allé de soi. Quant à l’accueil dans le village, il n’a pas toujours été, loin s’en faut, du registre du youkaïdi-youkaïda. Rançon de l’audace, de la différence, de la réussite ? Un peu tout ça. Lydie et Marc Billon n’en tirent aucune rancœur. Juste quelques constats, dont celui-ci : « En France, le succès déplaît ». Et quelques leçons de vie. « Ce qui nous identifie, c’est qu’on est passionnés, on rend service et on a des convictions ». Il ajoute : « …et on a toujours pris des risques, on a investi, on s’est toujours retroussés les manches ». Y compris hors de la ferme où les engagements citoyens défilent sur les agendas. Passionné par le développement local et attaché au commerce de proximité (sans être rétif face aux nouvelles technologies), Marc Billon préside notamment l’Union Commerciale de Saint-Mihiel. Il fut aussi syndicaliste agricole. « On est des passeurs ». Pasteurs, sans doute aussi. Pas si immobiles, c’est sûr.


« DES RENCONTRES FABULEUSES»

La Ferme de Navi n’est pas qu’un lieu d’élevage. « Notre autre passion, c’est le végétal », résume Lydie. Dans l’activité du couple Billon, la truffe – dite truffe de Meuse ou truffe d’automne – a pris une place prépondérante. Il ne s’agit pas seulement de la cultiver, ils la transforment, la font découvrir, goûter, aimer. A l’origine, c’est le père de Marc qui plante les arbres propices à cette culture, sur un sol calcaire à l’écart de la ferme : « C’était il y a une trentaine d’années. Ici, les gens ont vu arriver un mécanicien d’avions. Ils se sont réjouis, il ne plantera jamais se sont-ils dit. Et puis mon père s’est accroché, avec son caractère de cochon ». Marc et Lydie ont repris la suite il y a vingt ans. Aujourd’hui, la Ferme truffière de Navi est une référence en Lorraine. On y achète des truffes, sous des formes très diverses : huiles de tournesol bio à la truffe mésentérique, terrine de porc à la truffe, poudre de truffe lyophilisée, etc. On apprend aussi à la cuisiner, au sein d’ateliers culinaires.

Navi est aussi labellisé Ferme pédagogique, en lien avec le réseau Éducation du Parc Naturel Régional de Lorraine. Ce qui fait le bonheur des Billon, comme l’explique Lydie : « On reçoit 3000 gamins par an, souvent de milieux défavorisés, qui viennent par exemple de Fameck ou du Haut-du-Lièvre à Nancy. Ce sont des rencontres fabuleuses ». Un lien fort existe également avec la Maison de la trufficulture de Boncourt-sur-Meuse qui, elle aussi, a pour vocation de cultiver, faire découvrir et déguster, mais également de dispenser des formations et de mener des activités de recherche.

Le site de Boncourt abrite en effet la plus grosse truffière expérimentale d’Europe. « Le directeur de la Maison de Boncourt est d’ailleurs ingénieur », signale Marc Billon. Peut-être pas ingénieur, mais sans aucun doute génie, Diane est aussi de la partie à la Ferme de Navi. Acteur incontournable du succès de la truffe meusienne, Diane est un chien chercheur de truffes, doté d’un pif exceptionnel… Et d’un regard à vous faire craquer. 

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