Révolution des Œillets (© DR)Les fleurs sont souvent au rendez-vous des révolutions. Sans doute parce que leur langage est chargé d’une symbolique d’espérance, annonciatrice de nouveaux printemps pour les peuples. Au Portugal, dans le dernier quart du vingtième siècle, la Révolution des Œillets vient ponctuer pacifiquement la fin de la dictature et de la colonisation. (Photo : © DR)

En ce 25 avril 1974, dans la tiédeur de la nuit printanière, la radio catholique portugaise Radio Renaissance, déroule son programme habituel. Peu avant 0H30, elle diffuse pourtant une chanson interdite par le pouvoir, un chant révolutionnaire intitulé Grandola Vila Morena. Il y est question (voir ci-dessous) du peuple, de fraternité et d’égalité. Des idéaux qu’on retrouve dans tous les chants des révoltés, magnifiés poétiquement dans une aspiration à une monde meilleur et plus juste.

Mais plus que le fond lui-même, c’est la diffusion de la chanson qui importe. Elle est un signe de ralliement. Comme en d’autres temps et en d’autre lieux, deux vers d’un poème de Verlaine avaient suffi à annoncer le débarquement des forces alliées en Normandie, lorsqu’il s’agissait de libérer l’Europe du joug nazi.

En quelques instants, le Rossio, la grande avenue de Lisbonne, se remplit de monde. Une vendeuse de fleur saisit immédiatement l’importance du moment et offre à la foule les fleurs qu’elle avait prévu de vendre, en l’occurrence des œillets rouges. Est-il plus beau symbole, pour agrémenter la boutonnière de tous ceux qui aspirent à sortir leur pays de l’ornière dictatoriale dans laquelle le tristement célèbre docteur Salazar les avait précipités trois décennies plus tôt ? Le rouge des révolutions, allié à l’œillet, symbole de durée et de fidélité, constitue, à lui seul, un programme pour tous ceux qui vont jouer un rôle essentiel dans le déroulement des événements.

Au premier rang desquels, se situe l’armée du Portugal. Elle va tenir une place essentielle dans le passage à la démocratie. C’est en effet sous l’action du MFA, le Mouvement des Forces Armées, que de jeunes capitaines, comme Otelo Saraiva de Carvalho ou Ramalho Eanes, soutenus par quelques officiers généraux, vont prendre possession des moyens de communication, pour obtenir le soutien actif des Portugaises et des Portugais. La maîtrise de l’information est stratégique en pareilles circonstances, ils le savent.

Les jeunes officiers subalternes, agissent vite, de manière coordonnée et pacifique. Ils parviennent à leurs fins, sans aucune effusion de sang et sans même tirer un coup de feu : leurs œillets rouges, ils les ont mis au bout du canon de leurs armes. C’est certainement une première dans l’histoire humaine. Une situation inédite en tout cas, qu’auraient sûrement aimé connaître les révolutionnaires chiliens, quelques mois plus tôt, lorsque la junte militaire faisait le siège du Palais de la Moneda. En général, lorsque les militaires s’associent à un mouvement révolutionnaire, c’est pour mieux asseoir leur propre pouvoir.

Ils parviennent à leurs fins, sans aucune effusion de sang et sans même tirer un coup de feu : leurs œillets rouges, ils les ont mis au bout du canon de leurs armes.Il n’en est pas de même au Portugal. Les militaires, parfaitement en prise avec la société de ce dernier quart du 20e siècle, veulent jouer un rôle que l’Histoire saluera le moment venu. De fait, les « seuls » six morts et quarante-cinq blessés que la « révolution des œillets » doit déplorer, sont le résultat de l’action de la terrible police politique, la PIDE, l’acronyme qui désigne la Polícia internacional e de defesa do estado(1). Une action inutilement meurtrière comme dernier soubresaut d’un pouvoir qui se meurt et qui a cru, un instant encore, qu’il pourrait s’en sortir par la force.

C’était compter sans la population et sans avoir compris que le pays aspirait désormais à autre chose. Exsangue d’un passé trop lourd à porter, celui du Docteur Salazar, dont la politique a plongé le pays dans les affres de la crise économique dès son accession au pouvoir en 1948 et d’un présent sans perspectives, le pays s’enfonce inexorablement dans la récession. C’est d’autant plus vrai que la souveraineté nationale est mise à rude épreuve dans son empire colonial.

Que ce soit en Afrique ou dans l’Union indienne, le maintien d’une position dominante est coûteuse en argent et en forces humaine de maintien de l’ordre. L’empire colonial a un coût que le Portugal, n’a plus l’envie ni les moyens d’assumer. Marcelo Caetano, le successeur de Salazar à la présidence du Conseil le 28 septembre 1968, l’a bien compris, mais la politique d’ouverture qu’il impulse arrive trop tard.

Le temps est venu de refaire le monde et de vivre, avec un peu de retard sur le reste de l’Europe, l’effervescence du printemps 1968 et la politique de décolonisation vécue deux décennies plus tôt par le reste de l’Europe. Mais qu’importe ce temps de retard, une nouvelle constitution, sociale et démocratique, naît le 2 avril 1976, deux ans seulement après la révolution pacifique. Le Portugal est désormais prêt à entrer de plain-pied dans l’Europe.

(1) Police internationale et de sûreté de l’État, chargée de surveiller la population, de traquer les opposants au régime et d’appliquer la censure. Elle avait notamment recours à des indicateurs. Aucune formalité administrative (délivrance de cartes d’identité ou de passeport) n’était possible sans un interrogatoire assuré par ces serviteurs zélés du pouvoir en place.

Un chant pour accompagner la Révolution

Toute révolution a son chant de ralliement. Au Portugal, celui-ci s’est intitulé Grândola Vila Morena (Grândola Ville Brune). Ses paroles ont été reprises à travers l’Europe entière et plus spécialement en France par Georges Moustaki.

Grândola Ville Brune
Terre de fraternité
Le peuple est celui qui commande le plus
En toi, cité

En toi, cité
Le peuple est celui qui commande le plus
Terre de fraternité
Grândola Ville Brune

À chaque côté, un ami
À chaque face, l’égalité
Grândola Ville Brune
Terre de fraternité

Terre de fraternité
Grândola Ville Brune
À chaque face l’égalité
Le peuple est celui qui commande le plus

À l’ombre d’un chêne vert
Qui ne connaît pas son âge
J’ai juré d’avoir pour compagne
Grândola, ta volonté

Grândola, ta volonté
J’ai juré d’avoir pour compagne
À l’ombre d’un chêne vert
Qui ne connaît pas son âge


La fin de Salazar

Le patronyme d’António de Oliveira Salazar est, au Portugal, indissociable de la première moitié du 20e siècle. L’homme est un enseignant en économie politique qui occupera successivement les postes de Ministre des Finances (1928) et de Premier Ministre (1932). Autoritaire, il consolide le régime totalitaire déjà en place, en faisant adopter une nouvelle constitution qui lui confère les pleins pouvoirs et le contrôle total de l’État : c’est le Estado Novo. Une forme de fascisme portugais fondé sur le catholicisme et l’anti-communisme. Il s’appuie dès 1933 sur une police politique secrète, la PVDE (Police de Vigilance et de Défense de l’État) plus tard appelée PIDE (Police Internationale de Défense de l’État).

Pendant la Seconde Guerre mondiale, tout en maintenant la neutralité du Portugal, il appelle de ses vœux une victoire des forces de l’Axe. Il prône une politique isolationniste sous le slogan « fièrement seuls ». Isolé, le Portugal vit une époque de récession économique et culturelle. Son pouvoir est à son apogée en 1968, mais il doit y renoncer en raison d’une attaque cérébrale. À sa mort, en 1970, il sera remplacé Marcelo Caetano, qui reste au pouvoir jusqu’en 1974.