Jean-Louis Malys, « pragmatique cédétiste » (© Luc Bertau)
« Le pessimisme est d’humeur, l’optimisme est de volonté ». Ce n’est pas du Jean-Louis Malys mais ça pourrait (c’est du philosophe Alain). Pragmatique jovial, optimiste enthousiaste, sans être euphorique ni naïf, l’ancien « Monsieur Retraites » de la CFDT, secrétaire national de la CFDT pendant dix ans, après avoir été secrétaire régional Lorraine et sidérurgiste à Uckange, signe un livre aux éditions de l’Aube, Agir pour un idéal imparfait. Il met face à face, sans fard, les bouleversements du monde et le monde syndical.

Aux classes, il y croit (qui peut ne pas y croire?). Au « classe contre classe », il a soupé. Il refuse la lecture du monde à l’aune de la seule lutte des classes, « un concept qui rend aveugle ». Le livre de Jean-Louis Malys traite de sujets brûlants de proximité, modernes, il évoque notamment « les vraies révolutions en action et en devenir » (lire ci-dessous). Mais l’auteur s’autorise des coups d’œil dans le rétro et met en perspective l’actualité et l’histoire politiques et syndicales, éclairant quelques clivages et blocages toujours actifs dans la société française.

Entre autres souvenirs, celui-ci, surréaliste, dans le Parti Communiste des années 50 : « Jacques Derogy, tout jeune journaliste communiste à Libération (rien à voir avec le Libé d’aujourd’hui), réalise une enquête sur le drame vécu par les femmes qui ne peuvent avoir recours légalement ni à la contraception ni à l’avortement. Quelques jours après la publication de son enquête, celui qui n’était à l’époque qu’un jeune militant de base du PCF inconnu du grand public, a la surprise de voir à la une de L’Humanité le titre suivant : Lettre de Maurice Thorez au camarade Derogy ».

L’auteur écrit, comme il la dirait, sa vision du monde, de l’entreprise, des syndicats, avec sincérité, prenant rarement de gants.Le secrétaire général du PCF s’adresse ainsi au jeune militant : « Au lieu de vous inspirer des idéologies de la grande et petite bourgeoisie, vous auriez mieux fait de méditer l’article que Lénine a consacré au néomalthusianisme. Le chemin de la libération de la femme passe par la révolution sociale et non par les cliniques d’avortement ». L’épouse de Thorez, Jeannette Vermeersch, en remet une couche : « Depuis quand les femmes travailleuses réclameraient le droit d’accéder aux vices de la bourgeoisie ? »

Il n’est pas interdit de croire que Jean-Louis Malys exhume ce morceau ahurissant de l’épopée communiste par goût de la provocation. C’est sûr, le rappel de l’histoire fera grincer quelques dents du côté de ses anciens camarades de la CGT (qu’il ne ménage pas dans son livre, tout en précisant à plusieurs reprises qu’il a du respect pour ses militants). Il est en revanche certain qu’il évoque ce chicot de l’histoire stalinienne pour souligner l’autorité, toujours réelle, de la notion de lutte des classes.

Jean-Louis Malys s’en explique plus loin dans le livre, à partir du mouvement récent sur la loi travail : « Les militants qui se revendiquaient de la social-démocratie, voire les communistes qui osaient exprimer la moindre divergence, la moindre réserve, devenaient des « traîtres », des « collabos », des « suppôts du capital ». La consultation de quelques articles et commentaires sur la loi travail dans les expressions de certains médias de la CGT, voire de FO et de Solidaires, fait froid dans le dos. Ils reprennent les mêmes diatribes, les mêmes injures et les mêmes menaces qu’aux pires années du stalinisme ».

Pour autant, ce livre ne tient pas du règlement de comptes. L’auteur écrit, comme il la dirait, sa vision du monde, de l’entreprise, des syndicats, avec sincérité, prenant rarement de gants. « J’ai écrit de façon linéaire ». Dans l’avant-propos, la précision est donc utile : « la parole de l’auteur est totalement libre et n’engage jamais, en aucune manière, l’organisation dont il a la fierté d’être un membre parmi d’autres ».

«Le regret de s’être trop longtemps laissé entraîner par une unité avec la CGT et FO, alors qu’on est réellement divergents»En relatant les dérives sectaires des tenants de la lutte des classes, Jean-Louis Malys fait remonter à la surface sa propre histoire, celui d’un cédétiste très proche de François Chérèque, autre Lorrain, secrétaire général de la CFDT de 2002 à 2012, blessé par l’épisode de 2003, suite à son « compromis acceptable » avec Raffarin et les injures et démissions qui ont suivi par milliers. Jean-Louis Malys se souvient d’un François Chérèque « traversé par des sentiments différents, presque ambivalents : une vraie fierté, par exemple sur le fait que les fonctionnaires cotisent sur la même durée que les gens du privé ou sur l’acquis du départ en retraite avant 60 ans pour les salariés ayant subi des carrières longues. Mais aussi le regret de voir des gens partir, le regret de s’être trop longtemps laissé entraîner par une unité avec la CGT et FO, alors qu’on est réellement divergents ».

Deux syndicalismes cohabitent en France et divergent sur plusieurs questions. Une à une, l’auteur les décortique et tente de convaincre que la voie du réformisme, de la négociation et d’un dialogue social apaisé est la plus utile aux salariés. Et il se fait défenseur de l’entreprise : « Certains considèrent l’entreprise comme l’adversaire absolu, le lieu de toutes les exploitations et de toutes les injustices. Ce qui serait favorable à l’entreprise se ferait toujours au profit des patrons et donc forcément au détriment des travailleurs, voire de la société. Cette conception est absurde et tient plus d’un credo idéologique que d’une analyse objective et rationnelle ». « N’oublions pas que les salariés les plus malheureux sont dans les entreprises qui vont mal » dit-il par ailleurs.

Saisir la force des propos de Jean-Louis Malys nécessite un passage par la Moselle, sa terre natale, terre industrielle dévastée par les bouleversements du monde, qui se reconstruit et brille au grand dam de ceux qui aiment la réduire à du Zola teutonnisé. La Moselle est complexe. Comme l’est un peu Jean-Louis Malys, aujourd’hui pragmatique cédédiste, parfaitement maoïste dans sa jeunesse. Personne n’est parfait, même pas l’horizon.


Les révolutions qui nous attendent…

Livre Jean-Louis Malys (© Luc Bertau)Le livre de Jean-Louis Malys est très plaisant à lire, le style est clair, l’argumentation précise, le ton respectueux, avec quelques piques ici ou là, lui donnant un joli relief. Il est à offrir à ceux qui doutent de l’utilité des syndicats et généralement de l’action politique et militante.

C’est un livre chaleureux, dont l’auteur ne se prend pas au sérieux, bien qu’ébauchant ce qui pourrait être un sérieux inventaire des questionnements majeurs à prévoir et autres possibilités de les comprendre, les contenir ou les englober. On se méfie tellement des livres commis par les politiques et les syndicalistes, souvent aussi fatigants qu’un aller-retour Bastille-République en hurlant « aucu, aucu, aucune hésitation, non, non, non… ».

Non, ce livre est une divine surprise que l’on doit aussi à la bonhomie, à la simplicité et à l’humour de son auteur. « Finalement, je suis un optimiste par paresse. Si vous portez un regard positif sur quelqu’un, vous êtes parfois déçu. Si vous portez un regard négatif, vous êtes déçu tout de suite et tout le temps ». Positiver, donc. Non sans regarder avec objectivité ce qui se trame et se tramera. Jean-Louis Malys relève « les six révolutions en action et en devenir » et les analyse et les présente comme autant de questions qui se posent aux syndicats et leur posent des défis. L’auteur inaugure son relevé avec la mondialisation, « une chance », et l’Europe, « un atout ».

Il poursuit sur la question de « l’égalité inéluctable et salvatrice », taclant au passage « le triste Eric Zemmour ». Jean-Louis Malys aborde également la survie de la planète, l’environnement, la transition numérique, les progrès de la science, la durée de nos vies ou l’information et la connaissance. C’est un syndicalisme baignant dans la société, totalement acteur, et non plus seulement revendicatif ou râleur, ni même seulement négociateur, auquel aspire Jean-Louis Malys. Non pour se substituer aux partis, simplement pour coller à la réalité du monde des entreprises… qui, si souvent, font et refont le monde. 

Agir pour un idéal imparfait de Jean-Louis Malys / Éd. L’Aube