L’année 2015 aura été l’occasion de célébrer le 200ème anniversaire de la tristement célèbre défaite de Waterloo. Mais si l’on a beaucoup glosé sur la bataille elle-même, parce qu’elle a entraîné la chute définitive de l’empereur français, il a paradoxalement été peu question de l’état de l’Europe à l’issue de l’épopée napoléonienne. Et pourtant, l’année 1815 a aussi marqué les débuts d’une reconstruction européenne qui, à travers le « système des congrès » mis en place par le Prince Metternich, préfigurait déjà une forme de système fédératif.

PAR MARC HOUVER

Le-Congrès-de-Vienne-(©-Photo-RMN---Grand-Palais---G.-Blot)

Après la défaite de Napoléon à Waterloo, l’Angleterre, la Russie, la Prusse et l’Autriche réorganisent l’Europe lors du Congrès de Vienne en septembre 1814.(© Photo RMN – Grand-Palais – G.-Blot)

En avril 1814, l’effondrement de l’Empire français rend nécessaire une réorganisation de l’Europe. Il faut se partager les dépouilles de l’empire napoléonien et rétablir l’ordre dans une Europe nouvelle. C’est dans ce cadre que se tiendra, à partir de septembre de la même année, le Congrès de Vienne. La capitale autrichienne est choisie, à la fois compte tenu du rôle déterminant que l’Autriche a joué dans la victoire de la coalition contre Napoléon et de sa position géographique centrale. Des souverains et des plénipotentiaires, représentant 216 délégations venues de toute l’Europe, rejoignent le Congrès. Même le Saint-Siège est présent, en la personne du cardinal Consalvi.

Mais ce ne sont, en fait, que quatre États qui décideront réellement du sort de cette nouvelle Europe qu’il faut recomposer : l’Angleterre, représentée par Lord Castlereagh, la Russie, en la personne du Tsar Alexandre 1er, la Prusse, incarnée par le roi Frédéric-Guillaume III et l’Autriche, dont les intérêts seront portés par l’empereur François 1er, mais surtout par son séide, le Prince d’Empire, Clément Venceslas-Lothaire de Metternich, qui dominera le Congrès de son habileté.

La France participe également aux négociations internationales à travers la personnalité de Talleyrand que le roi Louis XVIII a tout spécialement délégué sur place. Le talentueux diplomate et non moins évêque d’Autun, ne pouvant énoncer aucune revendication territoriale, en jouant intelligemment et cyniquement sur les divisions entre les quatre principales puissances, saura défendre crânement les intérêts de la France, garantissant à celle-ci la capacité à conserver une place conséquente dans le nouvel espace européen.

À Vienne, on ne parle pas que nouvel ordonnancement de l’Europe, on festoie aussi, beaucoup ! La cour de Vienne a vu les choses avec le faste qui sied aux têtes couronnées et à la restauration de l’ancien régime. Elle a mis en place une commission des fêtes destinée à divertir les souverains et diplomates. Concerts, bals, revues, dîners et chasses sont au programme des « réjouissances ». Le traité, en forme de pacte, prendra le nom de Sainte-Alliance, témoignant de son inspiration quasi mystique.À tel point que le prince de Ligne, connu pour ses traits d’esprit et ses saillies verbales, dira, avec un brin de causticité, que « le Congrès ne marche pas, mais il danse ». Il fallait bien occuper et distraire tout ce petit monde puisqu’il n’y eut aucune séance plénière du Congrès, tout le travail se faisant en comité. Une façon, peut-être aussi, d’afficher symboliquement l’état d’esprit qui prévaudra à la nouvelle organisation de l’Europe : elle sera d’abord réactionnaire et ne préfigurera en rien un hypothétique printemps de peuples, comme avait pu le laisser augurer la période révolutionnaire à la fin du 18ème siècle.

Le Congrès cherche en effet, prioritairement, à restaurer l’ordre ancien, en rétablissant les dynasties qui avaient été renversées par les grands bouleversements révolutionnaires. La nouvelle Europe se veut résolument contre-révolutionnaire, dans son dessein comme dans son organisation politique. La restauration suppose, comme l’on dirait aujourd’hui, qu’un nouveau mode de gouvernance soit mis en œuvre. Celui-ci reposera sur un système permanent de concertation et veillera à ce qu’aucune des quatre grandes puissances ne soit assez forte pour imposer sa domination aux autres.

Le traité, en forme de pacte, prendra le nom de Sainte-Alliance, témoignant de son inspiration quasi mystique. Il se fixe en effet comme objectif, rien de moins que le maintien de la paix dans « l’éternelle religion du Dieu sauveur ». L’équilibre des forces des grandes puissances est assuré par une répartition égale des moyens d’influence. Ainsi, la Russie domine l’Europe orientale, l’Autriche tient sous son emprise l’Allemagne et l’Italie, l’Angleterre règne sur les mers, la Prusse et la France sont suffisamment fortes pour aider ou contenir les éventuelles velléités hégémoniques russes ou autrichiennes sur le continent. Et, précaution ultime, pour préserver l’Europe d’une éventuelle nouvelle subversion, la France, toujours suspecte de fermentation révolutionnaire1, est entourée d’un cordon d’États tampons capables de retarder une éventuelle offensive de ses armées.

Mais les modes d’organisation, aussi précis et rigoureux soient-ils, ne font pas disparaître les mouvements de pensée antagonistes aux forces d’ancien régime, pour l’instant triomphantes. La Révolution française a laissé son sillon indélébile dans les esprits. Les monarques, trop heureux de croire au retour définitif des valeurs du passé, ne l’ont assurément pas pleinement mesuré, pas plus que les diplomates présents. L’Europe restera en réalité duale, à travers la persistance du conflit de l’Ancien Régime et de la Révolution.

Car on ne balaie pas d’un revers de la main, par traité ou accord politique, les enseignements et les événements révolutionnaires qui ont profondément marqué les mentalités. Même si l’absolutisme est rétabli, tout comme la notion de légitimité dynastique, de nombreux penseurs, philosophes, juristes, écrivains et poètes de l’Europe entière, porteront dans leurs œuvres de manière implicite ou explicite, une condamnation de la répartition arbitraire des populations décidée par le Congrès de Vienne. De ce courant d’idées et de sentiments naîtra plus tard le mouvement des nationalités qui, au long du 19ème siècle, contribuera à vaincre les forces mises en œuvre par les monarchies conservatrices. Le courant spirituel du libéralisme et du nationalisme aura, petit à petit, raison de la construction voulue par le fameux Congrès de Vienne.

(1)Pour Metternich, la France représente « la grande fabrique des révolutions, la caverne d’où sort le vent qui souffle la mort sur le corps social. »


Metternich l’absolutiste

Metternich (©DR)

Le Prince Metternich est fier de son appartenance à la noblesse (©DR)

Le Congrès de Vienne a été dominé par quelques personnages particulièrement influents. Au premier rang de ceux-ci, figure, sans conteste, le Prince Metternich. Il a marqué de son empreinte ce moment clé de l’histoire européenne. Son rôle dans l’élaboration de l’ordre nouveau y a été pour le moins déterminant. Il est vrai qu’au moment du Congrès, l’homme, se situe au sommet de son art. Il a la diplomatie dans le sang et tout son parcours personnel, de sa formation à l’université de Strasbourg à son premier mariage avec la petite fille de l’ancien chancelier de Joseph II, Eléonore de Kaunitz, l’a préparé aux habilités des relations internationales. Particulièrement fier de son appartenance à la noblesse, grand, mince, toujours élégamment vêtu, volontiers séducteur, il est aussi sûr de sa valeur qu’il exècre la populace. Il a conscience que l’Histoire va lui donner une chance de prendre sa revanche sur la Révolution qui l’a, un temps, appauvri et contraint à l’exil. Il ne manquera pas de la saisir en contribuant au rétablissement en Europe des valeurs absolutistes de l’ancien régime. Son dégoût pour la révolution est connu. Au moment de l’exécution de Marie-Antoinette, en 1793, il affirmait, en effet, avoir « senti que la révolution était désormais l’adversaire qu’il lui faudrait combattre ». Un ressenti qu’il pourra traduire en actes, par une réelle magistrature d’influence aux côtés de l’empereur autrichien, François 1er, et qui lui permettra notamment de rompre des lances avec un autre esthète de la négociation des choses du monde, Talleyrand.


Le « droit d’intervention » selon Metternich

« Aucun gouvernement ne peut s’attribuer le droit d’intervenir dans les affaires législatives et administratives d’un autre État indépendant. Le droit d’intervention bien entendu, ne s’étend qu’à ces cas extrêmes où, par des révolutions violentes, l’ordre public est tellement bouleversé dans un État que le gouvernement perd la force de maintenir les traités qui le lient aux autres États et que ceux-ci se trouvent menacés dans l’intérêt de leur sureté et même de leur existence par les mouvements et les désordres inséparables d’un bouleversement pareil. Dans un tel état de choses, le droit d’intervention est aussi clairement et indubitablement acquis à tout gouvernement exposé aux dangers d’être entraîné dans le torrent révolutionnaire que l’est celui d’un particulier d’éteindre le feu d’une maison voisine pour empêcher qu’il ne gagne la sienne ». De l’art de justifier la défense de ses propres intérêts…