C’est son charme. On ne le décrit pas facilement. En tout cas, on ne le classe pas, et on le range encore moins. Musicien, compositeur, créateur d’opéras, Italien, poète, Lorrain, écrivain, voyageur, pédagogue, pionnier de la composition numérique, ami de Fernando Arrabal, élève de Claude Lefebvre, Mario Salis est tout ça et un peu plus. Cet homme est un amalgame gai, une composition humaniste. (Photo : © Luc Bertau)

Mario Salis a tout du séducteur, l’accent italien, la gentillesse sincère, le regard lumineux même à l’ombre de son antre, sous les toits de sa maison de Metz. La dizaine d’ordinateurs clignotent en sourdine, donnant au lieu un air de cockpit. Le capitaine Salis est heureux de vous accueillir à bord de son univers. Cela ne se voit pas, mais il est probable qu’il jubile, l’idée de transmettre le porte. Séducteur, il l’est machinalement, instinctivement. « L’important, ce n’est pas d’être une star. Quand on cherche à séduire avant tout, on dénature les choses. C’est vrai en politique, en amour, en art. L’essentiel, c’est d’avoir quelque chose à dire. L’artiste peut rendre les gens heureux mais il doit aussi éveiller les esprits, exprimer une révolte » (1).

«L’essentiel, c’est d’avoir quelque chose à dire. L’artiste peut rendre les gens heureux mais il doit aussi éveiller les esprits, exprimer une révolte».Mario Salis naît à Rome en 1956, entouré de l’affection de sa mère et de ses sœurs « qui lui transmettent une éducation chrétienne, l’emmènent avec elles durant leurs nombreux déplacements et lui font découvrir les plus belles villes de Toscane, Florence, Pise, Livourne… ». Après un périple européen, le menant en Angleterre, en Espagne, en Hollande, il arrive en France au début des années 80, à Metz, y suit des études de musicologie. « J’ai été l’élève de Claude Lefebvre, un grand compositeur messin oubliéÀ l’origine, je faisais de la chanson, c’était pour moi une sorte de médicament, je la faisais pour moi, l’essentiel n’est pas qu’elle soit éditée. Je cherche à toucher les gens, pas à vendre ».

Sur internet, il offre ses chansons. Il peut le faire aussi, perché à une fenêtre, pour les gens de la rue. Les Messins ont un jour vécu cette expérience : Mario Salis chantait aux côtés de Fernando Arrabal, l’écrivain et cinéaste espagnol, cofondateur du mouvement Panique avec Roland Topor et Alejandro Jodorowski. Le refus du dogmatisme de ce mouvement Panique va bien à Mario Salis. S’il est une sorte de trublion pacifique, faisant ici ou là dérouter les acquis et bousculer un système établi, Mario Salis n’est pas un hurluberlu, il a les pieds sur terre et les mains sans cesse occupées à dire et créer.

Il a reçu la reconnaissance officielle et empoché des prix. En 1986, il est médaille d’or en musique de chambre au Conservatoire National de Région – ou conservatoire Gabriel-Pierné – de Metz. Il obtient ensuite, à cinq reprises, le prix du meilleur texte au festival de la chanson italienne en Belgique. Grand prix de la Communauté européenne en 1999, Prix de L’Express en 2001, Grand prix de la poésie européenne au festival de Curtes de Arges, en Roumanie, en 2006. Mais l’art de la performance ne l’habite pas pour ces questions de rubans et de distinctions. Pour transmettre, oui. « Transmettre ma poésie, c’est ma priorité ».

«La vraie pédagogie, c’est de faire grandir leur curiosité et le premier enjeu, c’est d’obtenir leur confiance. Avant de les juger, il faut acquérir cette confiance»Son art de pédagogue est reconnu. L’art d’expliquer l’art du pédagogue lui vaudrait aussi un prix. Sa plus belle distinction est peut-être la satisfaction de ses élèves – il enseigne dans plusieurs collèges de la région et a ouvert un site internet dédié à la pédagogie musicale – « lorsqu’ils commencent à écrire, à composer, à s’ouvrir comme des fleurs à la création. Ces gamins me redonnent confiance ».

Mario Salis : « la vraie pédagogie, c’est de faire grandir leur curiosité et le premier enjeu, c’est d’obtenir leur confiance. Avant de les juger, il faut acquérir cette confiance ». Dans les cours du professeur Salis, tout le monde reçoit un vingt sur vingt, « je leur mets simplement des couleurs différentes. Zéro, deux, trois, dix sur vingt, qu’est-ce que ça veut dire ? ». Tour à tour pédagogue, conseiller, un peu papa, il parle de ses gamins avec la passion du chef d’orchestre (pour ceux qui voudraient se faire une idée du résultat, rendez-vous au Foyer rural de Vigy, les 11 et 12 décembre, pour une prestation de la chorale du collège Charles-Péguy).

Mario Salis est un «multiste», il a inventé ce mot, et celui de «multicien», «pour essayer de définir un artiste qui englobe plusieurs techniques de composition (plastiques, musicales, multimédias…)». Il est un passionné d’informatique, de web design et webcomposition. L’année où il compose Messa Antica, pour chœur et orchestre, en 1994, il enseigne au centre musical et créatif de Nancy (CMCN) la musique assistée par ordinateur et rencontre CharlElie Couture. Il crée pour lui un site internet. Il en fera de même, deux ans plus tard, pour Jean-Patrick Capdevielle. Car Mario Salis est un multiste 3.0, pas question pour lui d’enfermer la poésie ou l’opéra, dans une époque. L’art voyage, y compris dans le temps. Et ne venez pas lui causer d’une qualité des sons possiblement moins bonne avec ces machines infernales. «Foutaise !», vous répond-il, «les nouvelles technologies nous permettent de transmettre des émotions».

Dans sa préface du livre de poésies de Mario Salis, Opéra Mundi (lire ci-dessous), Fernando Arrabal esquisse un portrait de son ami Mario, où « la poésie est foudre et le poète voleur de feu ». À chaque ère sa foudre et son feu, et son air de voir la vie autrement, c’est un peu ça, la philosophie de ce multiste singulier. 

(1) Extrait d’un entretien avec Benjamin Bottemer

Opéra Mundi

C’est à la fois l’aboutissement d’une réflexion et de «dix ans de boulot», une étape, une pause et le démarrage d’une nouvelle aventure, Opéra Mundi est en tout cas ce qui mobilise aujourd’hui Mario Salis. Ce qui le mobilise paisiblement, avec la grâce du multiste qui a toujours un ciel, quelque part, à visiter. «Je cherche des partenaires, mais je peux attendre», dit-il sobrement.

Cet opéra en 17 mouvements, en cours de création, est inspiré d’un de ses livres de poésies. Bien plus qu’un opéra, c’est une composition multimédias, coproduite par la conviction de Mario Salis que «la composition contemporaine se nourrit des nouvelles technologies et mérite d’être enseignée sans exclure aucun genre, aucun style» (c’est dans cette même veine que l’artiste confie que s’il avait à décerner le prix Nobel de la pédagogie, ce serait pour Youtube).

Et plus qu’un opéra, plus qu’une composition multimédias, cet Opéra Mundi est une énième occasion de «redonner un sens à l’art, de transmettre des ondes», « c’est un message », poursuit Mario Salis, «presqu’un mode de vie, avec le respect de l’être humain au cœur». Le Off de son Opéra Mundi donnera plus encore la mesure de cette ambition musicale, conviviale et sociale, avec «111 actions poétiques, artistiques, qui agissent, telles des amplifications opératiques et qui s’intègrent dans le quotidien d’un quartier ou d’une ville, ou d’un état ou d’une planète».

Fernado Arrabal salue l’Orphée qui sommeille et s’éveille en Mario Salis : «Il vibre tout entier pour la musique, ne pouvait mieux évoquer à la fois sa passion et l’essence même de la poésie, si étroitement liée à elle. Orphée lui-même attirait à lui les bêtes sauvages grâce au son de sa lyre. Un vrai poète ne saurait oublier de célébrer l’amour, ni d’évoquer le côté sombre de la vie : l’ennui, le mal, la folie (…)». Ne serait-il pas dommage que l’élite des bêtes sauvages, que nous sommes tous un peu, ne décide pas d’être partenaire d’un tel acte d’amour et d’un si beau, si rare, si indéfinissable moment de vérité ?